samedi 24 juin 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 18/26



Illustration par Duarb B.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]

Lorsqu’il revint à lui, le Dauphin éprouva une lancinante douleur à la gorge. Sa main, fébrile, parcourut son cou pour s’assurer de son intégrité. Ses doigts inquiets rencontrèrent un gonflement de mauvais augure sur le côté. Cette boule de chair nervée emplissait son gosier de lames de rasoir à chaque respiration. La pièce blanche au mobilier minimaliste dans laquelle il gisait ne lui était pas familière. Usant de mille précautions, il se redressa sur son séant. Il toussa, provoquant aussitôt un jaillissement de lave dans sa trachée. Des larmes lui piquèrent les yeux tandis que le flot de feu refluait dans ses entrailles. Ses membres tremblaient. Dans un brouillard, il se remémora l’horrible Noctule qui lançait une lame dans sa direction puis la surprise au moment de l’impact et enfin sa certitude d’être mort.

Maintenant qu’il réalisait qu’elle ne l’avait pas tué, il se demandait comment cette gueuse avait osé porter atteinte à son intégrité. La haine et le mépris s’emmêlaient dans sa jeune tête. Les conseils de ses tuteurs et de son père le roi, lui enjoignant d’être indulgent avec le petit personnel, remontaient à la surface. Cependant, il n’avait aucune envie de pardonner quoi que ce soit à qui que ce soit. La bienveillance avait, chez lui, ses étroites limites. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il avait dû suivre Eldridge pour errer dans le froid, affronter la lie du Royaume pour aboutir ici. Il se jura que plus jamais personne ne lui manquerait de respect. Le choc de sa mise à mort l’avait raffiné. Autrefois, son esprit vagabondait dans une incertitude hésitante, le rendant malléable, mais il avait fini par assimiler les leçons cruelles du voyage.

Il ne s’expliquait pas encore le phénomène, mais il le ressentait. Est-ce que son père avait connu semblable sublimation dans le creuset de la souffrance ? Il l’ignorait, mais dans un sens, il remerciait la Noctule, car le choc avait été salutaire et lui avait permis de reprendre le contrôle sur sa destinée. Après tout, il était appelé à diriger cet immense Royaume. Assis sur sa civière, le Dauphin réfléchissait à la meilleure méthode pour infléchir le cours des événements à son avantage. La peur handicapante qui le rongeait depuis le début du voyage avait quitté son corps. Ses pensées, aussi limpides que du cristal se succédaient à une vitesse effarante dans son crâne. Une insatiable curiosité le dévorait. Il passa en revue toutes les leçons de ses tuteurs pour user de son ascendant sur la plèbe. Alors que ces longues séances lui apparaissaient autrefois comme une interminable corvée dans l’enceinte sécurisée du palais d’été, elles se paraient ici d’une saveur agréable.

Une implacable volonté de puissance le taraudait. Il estimait que son père avait commis un impardonnable impair en l’éloignant de Tulking-Rox et de la Citadelle, il aurait mieux valu faire le ménage dans les rangs de ses trop nombreux ministres et conseillers. Mais le roi Jehan – qu’il divinisait lorsqu’il était enfant – n’était plus que l’ombre de lui-même. Le Dauphin réalisait à présent que le vieillard couronné hésitait à prendre des décisions drastiques. Cependant, avant de déchoir le monarque décati, il jugea qu’il lui restait encore beaucoup à apprendre des gens et des phénomènes que les enceintes du palais lui avaient masqués durant ses dix premières années de vie. Peut-être était-ce au fond une bonne chose de se retrouver ici, à fréquenter une des pires meurtrières que la noirceur du monde ait enfantées.

Un chuchotis lui fit réaliser que d’autres personnes se trouvaient dans la pièce. Il s’allongea avec précaution, feignant le sommeil en s’efforçant d’ignorer les élancements récurrents qui le taraudaient. Il écouta les conversations qui lui parvenaient depuis les tentures où se distinguait une forme massive assise à côté d’un homme étendu. Malgré la soif qui asséchait ses lèvres, le Dauphin tendit les oreilles pour recueillir le maximum d’informations. « L’information est la source la plus vitale de la guerre », lui susurra le spectre du vieux capitaine Kherskis. Le Dauphin ne négligeait plus ses leçons à présent. Les deux ombres, concentrées dans leur entretien, ne le percevaient pas. Afin de mieux les entendre, il se glissa hors de sa civière avec mille précautions. Silencieux comme un chat, il se coula le plus près possible des deux personnes, à la lisière du paravent.

— Alita ! Je ne t’avais jamais vue pleurer. C’est une première pour moi.

Elle se releva. Ses longues années d’existence pesaient de tout leur poids sur ses épaules. Son corps ne lui avait pas paru si lourd et si pataud depuis une éternité. Elle se rapprocha du chevet du vieillard. La minuscule main de Bodre se ficha dans celle de la Noctule. Alita contempla le visage de son client favori, se rendant compte que quelque chose s’était brisé et que cela dépassait la simple fracture. Il n’allait pas survivre à la perte de la rassurante auberge où il avait greffé ses immuables habitudes. Alita poussa un long soupir. Elle amena la paluche du vieillard à sa gueule et lécha le sel qu’exsudaient les pores de la peau tavelée du mourant. Elle scruta le complexe réseau de rides qui transformait l’épiderme en un parchemin mystérieux, écriture vive des regrets et des chagrins inscrits par le burin impitoyable de Kronos.

— Je suis désolé, Alita. Je ne pourrai pas te rembourser mon ardoise. J’ai tout fait pour prévenir…
— Tu as bien fait, Bodre.

Elle ravala une plainte amère. Bodre rencontra les pupilles de la Noctule dont les teintes glissèrent vers l’indigo.

— J’ai déjà croisé cette couleur chez toi. Tu n’as pas à être triste, c’est juste la vie. Et puis je suis vieux… et si fatigué. Je crains que même la bagatelle ne me laisse de marbre.
La main de Bodre s’évada des doigts de la Noctule pour caresser sa joue. Alita se pencha pour mieux accueillir le frôlement affectueux. Elle ferma son œil valide. Les pertes de la soirée s’échappèrent d’elle en vagues silencieuses. Elles ruisselaient en larmes, lavant ses regrets.
— Dans un sens, c’est tant mieux, Bodre. Tu n’auras pas à connaître l’ancienne Alita. Parce que ça va être moche et sanglant. Je vais en finir avec Vanakard et ses séides...
— Tu sais, je n’ai jamais cru les… chansons à ton sujet…
— Et je t’en remercie. Je reste calme pour le moment. Je me garde pour eux. Eux et ce putain de roi Jehan. Le temps de réparer mon bras…
— Alita…
Bodre la fixait de ses yeux gris déjà vitreux.
— Je préférerais que tu rebâtisses une auberge…
Elle soupira.
— Si tu veux… Bodre…

Le vieillard se tut sur un râle. Alita ignorait s’il s’agissait des antalgiques qu’on lui avait administrés ou s’il avait passé l’arme à gauche. Elle contrôla les battements de son cœur, posant son oreille sur la poitrine creuse. Sa respiration erratique soulevait de manière asynchrone les fragiles côtes. Son organe palpitant trouvait encore la force de cogner un peu. D’un claquement de doigts, elle désactiva la lumière et le Dauphin se retrouva dans les ténèbres. Alita se leva.

Il patienta un moment, suivant le son des pas lourds de la Noctule qui s’éloignaient de l’infirmerie. Il attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité étouffante qui n’était ponctuée que par quelques lueurs verdâtres indiquant les sorties possibles. Il avança de deux pas timides en direction du vieillard. Il longea une autre forme prostrée qu’il reconnut comme étant la serveuse cyno de l’auberge. Il ne lui accorda qu’un vague regard. Il ignorait ce qu’elle avait, mais il ne la toucherait pas. Éventuellement, il préférerait se servir d’elle et atteindre la Noctule par son entremise. Peut-être utiliserait-il ce levier pour obliger la grosse à lui apprendre à se battre.

Il n’avait aucune idée de ce qu’il souhaitait faire. La soif le torturait, mais quelque chose de plus important guidait ses pas. Silencieux, il progressa vers l’homme agonisant. Il tira les rideaux, observa le corps étendu. Il tenta d’articuler un son, mais ses cordes vocales martyrisées n’émirent qu’un pitoyable croassement. Il surveilla encore un peu son environnement immédiat, de peur que quelqu’un ne l’interrompe dans ses réflexions.

Tout compagnon du roi Jehan qu’elle soit, il en vint à la conclusion que la Noctule lui devait allégeance puisque, selon les dires de son père, il l’avait vaincue en duel. Il savait qu’elle tenait à cet homme absurde, puant et laid qui reposait à côté de lui. Avant même qu’il ne réalise qu’il souhaitait provoquer l’affliction chez la Noctule pour son crime de lèse-majesté, ses mains et ses bras agirent tout seuls, entourant le cou du vieillard. Que disaient ses tuteurs déjà ? Ah, oui ! Tous les sujets du Royaume doivent leur vie à leur roi. Pourquoi pas à leur prince ? Le Dauphin imprima sa volonté inflexible à l’ordre des choses et il serra. Le filet d’air se raréfia dans les poumons pourris de sa victime qui ouvrit des yeux épouvantés. Le Dauphin explora de ses pupilles avides les derniers sursauts de douleur de cette âme qui s’éteignait. Il décela dans les iris qui dansaient une gigue, cette terreur pitoyable qui avait été la sienne lorsqu’il avait reçu le trait de la Noctule. Il tenta d’expliquer à sa proie qu’il participait à un événement extraordinaire, grandiose, mais sa bouche ne proféra qu’un grognement rauque de chat arthritique. Frustré, il accentua la pression de ses doigts, comprimant la trachée. Il transpirait dans son effort silencieux, mais l’intense excitation masquait ses souffrances respiratoires.

Une puanteur lourde satura l’atmosphère lorsque les intestins de Bodre se relâchèrent. Dans un ultime sursaut, il redoubla de spasmes pour échapper à la poigne juvénile qui l’étouffait, mais il était déjà trop faible. Il dériva quelques instants, aspirant de l’air qui ne parvenait plus dans sa gorge, puis son cœur cessa de battre. Ses yeux se voilèrent. Le Dauphin desserra les doigts. Il écouta encore un peu les derniers gargouillis de l’existence qui fuyait cette enveloppe charnelle trop abîmée. Il traça sur le front du cadavre le signe de la croix puis il s’éloigna. Il ignorait ce que ce crime lui avait enseigné, mais il se sentait empli d’une joie enivrante, parfaite. Tuer un vieux sénile et impotent ne lui était pas d’une grande utilité en théorie, mais cela demeurait une première approche de l’exercice de son pouvoir sur ses sujets. Il souhaitait renouveler l’expérience, peut-être dans d’autres conditions. Aussi misérable qu’il soit, ce premier assassinat lui conférait l’assurance tranquille de ceux qui ont percé les secrets de la vie et de la mort. Il assimilait cette leçon avec un entrain qu’il ne se connaissait pas et qui le surprenait. Un sourire niais d’amoureux tordait sa face juvénile.

Passé la stupéfaction qu’il ressentit en franchissant les murs intangibles de l’abri – une déconcertante magie des Anciens – il explora les recoins de sa nouvelle demeure, l’esprit flottant sur un petit nuage. Il croisait les survivants de l’auberge sans prendre garde à eux. Il cessa de se balader lorsqu’il aperçut la grande Sylvestre dont la silhouette était restée gravée dans sa mémoire, juste avant qu’il ne se fasse planter par la lame en céramique. L’idée lui vint de lui montrer le mort. De toute façon, il ignorait où il se trouvait tant les coursives se ressemblaient. Il avait besoin d’une servante improvisée pour le guider. N’était-ce pas le rôle de ces manants immondes que d’exécuter la volonté de leurs maîtres naturels ? Il tira la fille par sa queue. Surprise, elle fit un bond, interrompant sa conversation avec un Gobelin plus âgé. Elle le dévisagea de ses grands yeux aux pupilles dilatées.

— T’es réveillé toi ?

_____________________________________

Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire