mardi 30 août 2016

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 8/12


Illustration par Duarb


Le Prévôt Zed contempla le désastre avec un regard bovin. Son intervention se métamorphosait à une vitesse démentielle en une boucherie chaotique. Une myriade de malédictions trottait dans sa tête. Il en avait oublié le Dauphin qui gisait à ses pieds, secoué par des spasmes. Il fulminait de colère.

À défaut de pouvoir occire la Noctule, Eldridge focalisa sa fureur sur Zed qui dégainait sa claymore. Son poing ganté de fer s’écrasa sur la mâchoire fragilisée du Prévôt, surpris par l’ingérence du jeune homme qu’il avait chassé de ses préoccupations immédiates. Sa mandibule gicla entre les tables dans une explosion de sang, de dents et d’os. Il s’écroula dans un fracas d'arbre déraciné.

Le cuistot visa un des adjoints qui s’apprêtait à tirer sur sa femme. Son carreau fusa vers son œil gauche. L'impact arracha la moitié du visage. Un fin filet de matière cervicale jaillit de la plaie béante et la victime voltigea à une quinzaine de pieds de la mêlée pour s'écraser contre le mur.

La rébellion des aubergistes fouetta le sang des clients les plus combatifs. Ils se jetèrent dans la bataille, équipés de leur chaise, de leur assiette ou de leur couteau à viande. Les Kobolds bondissaient dans la mêlée, leur mâchoire se refermant sur les gorges et les visages. Ils arrachaient de longues bandes de peau et de tissus graisseux à leurs ennemis.

Les soldats frappèrent les attaquants, mais la configuration des lieux et les nombreuses poutres mal dégrossies jouèrent en faveur de leurs adversaires. Les épées se plantaient dans le bois où elles demeuraient coincées. Certains, horrifiés par le pitoyable destin de leurs collègues, usèrent de leurs dagues, mais leurs immenses épaulettes gênaient leurs mouvements. Quelques-uns se retrouvèrent bloqués, la masse brillante de métal qui soutenait leur cape enfoncée dans les divers obstacles que les fondations semaient sur leur chemin. Leurs gesticulations pataudes aggravaient le phénomène. Très vite, des hordes de Kobolds déchaînés les escaladèrent pour les dépecer vifs.

Les Gobelins s’étaient saisis de chaises qu’ils démontaient, se servant des pieds comme de redoutables knouts. Plus petits que leurs adversaires humains, ils zigzaguaient dans la cohue et distribuaient des coups dans les jambes, éclatant les rotules et les malléoles. Ceux qui avaient achevé leurs ennemis sautaient derrière le comptoir pour récupérer leurs armes.

Le mage aux deux Poings de Feu ajusta la Noctule dans sa ligne de mire. Alita eut juste le temps de se servir du cadavre d’un des soldats comme d’un bouclier. Quatre traits d’énergie rouge vibrèrent à quelques pouces d’elle, creusant de larges dépressions dans le torse du macchabée. Une abominable odeur d’ozone ponctuait chaque détonation. La force des impacts repoussait Alita vers le comptoir tandis que la poitrine de son protecteur s'effilochait en barbaque fumante.

Alita voyait sa dernière heure arriver lorsqu’une bille de pierre fusa au-dessus d’elle, emportant une partie de l’arcade sourcilière du tireur, noyant son regard sous une impressionnante hémorragie. Deux de ses traits manquèrent leur objectif. L’énergie se fragmenta en une myriade d’étincelles vrombissantes qui arrachèrent de larges pans de menuiserie incandescente. Les flammes léchèrent le plafond avec célérité. Alita lança une de ses dagues qui heurta son adversaire au front.

Le mage assommé bascula dans la masse grouillante des Gobelins qui se jetèrent sur sa carcasse. Les femelles lui arrachèrent sa virilité dans des bouillonnements de sang noir.

Profitant du chaos, Schiscrim s’était faufilée hors des regards indiscrets et elle avait récupéré une fronde dans le tonneau dédié au dépôt des armes. Elle hulula un trille, envoyant à la cantonade les casse-crânes et autres éperons acérés à la foule en colère.

Un troisième mage se fraya un chemin dans la cohue et les cadavres, ajustant sa mire sur le Chevalier qui bataillait ferme avec un de ses collègues. Il s’adossa à une colonne et visa. Alors qu’Eldridge égorgeait son assaillant, il aperçut le mage. Il lança sa dague empoissée vers le tireur. L’arme se planta dans le bras de l’adjoint qui grogna, le clouant comme un papillon au fond de sa boîte. Dans un dernier réflexe, il pressa la détente et l’énergie fusa au moment où le mari d’Alita s’apprêtait à user une seconde fois de son arbalète. La foudre coralline ricocha sur un miroir mural ovoïde et perfora son front.

Un cri de fureur et de chagrin troua le brouhaha de la cohue. Le son perçant vrilla les tympans de tous les belligérants qui s'arrêtèrent pendant quelques secondes. Un frisson glacial parcourut la nuque d'Eldridge. Les quelques vitres encore intactes explosèrent sous la pression de l'onde acoustique qui jaillit de la gueule ouverte de la Noctule. Les oreilles les plus sensibles saignaient abondamment. Eldridge lui-même vacilla de quelques pas sous la force de ce hurlement terrifiant.

La haine qui avait été trop souvent la compagne de route d'Alita éclata dans sa poitrine comme une bombe. Elle infecta en quelques battements de cœur la moindre parcelle de son corps. Elle ne souhaitait plus rien d’autre que s’enivrer de l’odeur de la destruction et des chairs que l’on déchire. Elle voulait tous les faire périr de ses mains, les offrir en un martyr impossible au chagrin qui lardait son âme de coups de rasoir.

Figés, les adjoints contemplaient les yeux de la Noctule qui flamboyaient d’une lueur cardinale malsaine. Les dagues en avant, ils foncèrent vers la créature qu’ils jugeaient démoniaque, hurlant en chœur leur hymne de guerre.

– Pour la gloire de Sol !

Ils chargèrent de concert, mais leur corpulente ennemie se joua de leur assaut, esquivant avec une gracieuse aisance leur haie de lames. Elle frappa le poignet du premier soldat d'un atémi de sa main de fer, le disloquant dans un craquement sec. Il grogna et perdit sa dague dans les flammes qui commençaient à lécher le plancher.

Alita para de son membre mécanique la dague de son deuxième assaillant à quelques pouces de son crâne. L’éperon se brisa sur l’acier dans un tintement cristallin. Elle attrapa au vol le tronçon de lame de ses doigts métalliques et ouvrit la gorge offerte dans une ellipse parfaite. Le soldat gargouilla une plainte, tentant d’endiguer sa liqueur vitale qui jaillissait à gros bouillons noirs de l’atroce balafre.

Elle empoigna le bras de son troisième adversaire, entravant la course d'une dague visant son cœur. Son pied gauche s’enroula autour de la jambe de l’homme. D’une torsion, elle l'envoya se réceptionner sur le sol brûlant. Elle n'avait pas lâché le poing équipé de la dague et d'une rapide pression, elle plia le membre de son ennemi à angle droit, l’obligeant à relâcher son arme. Le radius émergea comme une imminence grotesque du tissu déchiré. Le soldat hurla de douleur. Alita l’interrompit en lui plantant sa propre lame dans la nuque. Il s'écroula sur le parquet, boule de souffrance paralysée, mais encore vive, contemplant impuissante les flammes sinuer comme des serpents affamés vers son visage.

Le dernier combattant se relevait, menaçant de son arme retrouvée la coriace mégère. Alita, galvanisée par une rage infinie, franchit en un clignement d’œil les quelques pas qui les séparaient. Avant qu’il n’ait pu entamer son mouvement d’estoc, elle le cueillit d’un coup de coude vicieux à la tête. Son nez vineux explosa en un cratère de tissus tuméfiés. Elle le souleva au-dessus d’elle et le projeta derrière le comptoir où il s’écrasa dans les fiasques d’alcool. Le pied orné d'ergots d'Alita compressa sa boîte crânienne contre le mur de bois. Les os du soldat émirent un grincement sinistre en se déformant sous la pression des coussinets de la Noctule. Son œil gicla hors de son orbite dans une explosion de sang pour pendouiller le long de sa joue tandis qu'une partie de sa matière cervicale jaillissait de ses oreilles.

Les flammes escaladaient le bâtiment, dévoraient les poutres et les étages supérieurs avec une voracité toujours accrue. À la suite des enfants et de quelques gueux, Eldridge s’était faufilé dans la cuisine encombrée de mets et d’ustensiles, portant sur son épaule le cadavre du Dauphin qui s’était souillé. Il se saisit d’un couteau à désosser et se dirigea dans la pénombre vers la trappe qui béait sur d’étouffantes ténèbres. Il esquiva de justesse une solive embrasée qui dégringolait du plafond dans une inflorescence d’étincelles brûlantes. Il récupéra au jugé un brandon, et s’enfonça dans le corridor de terre.

Alita, la main humide d’humeur organique toussa. La vapeur lui coupait le souffle. Elle s’empara de son sabre qui pendait au-dessus du grand miroir brisé. Elle avait juré de ne plus l'ouvrir, du moins tant que son Jacques était encore en vie…

Il ne restait plus âme qui vive dans l’auberge dévastée. Seul le meurtrier de son mari demeurait cloué contre son pylône, s’échinant sans succès à ôter la dague du Chevalier de son bras en gémissant de terreur.


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Un peu de musique pour l'ambiance - tendance brutale donc...

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