jeudi 21 juillet 2016

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 7/12


Illustration par Didizuka.


[Chapitre 1 : Le Chevalier]
[Chapitre 4 : Qui c'est, le Boss ?]
[Chapitre 5 : Voulez-vous sauver le Monde ?]
[Chapitre 6 : Zed !]

L’image s’effaça. Zed rayonnait. Il reporta son attention sur Alita.

— Peu m’importe ce vieux seigneur sénile et ventripotent ! Ici c’est MON auberge et ces gens sont sous MA protection.

Elle s’apprêta à cogner le Prévôt, mais un adjoint dégaina son Poing de Feu, plaquant le canon sur sa nuque. La jeune Kobold derrière le bar ravala un hoquet de terreur. Elle se terra dans l’ombre de son illusoire forteresse de bois et de liqueurs. Le mage s'empara de la Noctule. Il lui tordit le bras dans le dos tout en maintenant son arme contre sa tempe. Zed s’approcha de sa prisonnière, une lueur sinistre dans les yeux.

— Vous penfiez peut-être que f’allais fous oublier ! D’autant que fe fais de fource fûre…

La main droite du Prévôt agrippa les seins de la Noctule, les caressant avec une odieuse concupiscence. Il tâtait à travers l’étoffe le galbe et s’attardait sur les tétons, les pinçant avec adresse pour arracher des cris à son ennemie qui demeurait de marbre. Il se pencha vers elle, lui soufflant au nez son haleine de vinasse moisie.

— … qu’un partifan de leur caufe fe diffimule parmi fous. Nos efpions le connaiffent. Fe n’est fu’une queftion d’inftants avant que nous le troufions. Fous poufez pafler et êtfe affueillis dans le firon de la Foi féritable. Ou fous faire, commettre un péfhé mortel et êtfe promis aux flammes de la féhenne.
— Tu me prends vraiment pour une balance, salopard !
— Fe favais que fu affais dife fa !

Les yeux de Zed étincelèrent d’une lueur malsaine. Le Prévôt se redressa pour s’adresser à la cantonade. Il rayonnait de joie. Le mage obligea Alita à poser ses mains contre le comptoir. Elle sentait toujours la gueule d’acier du Poing de Feu contre sa nuque.

— Allez mes fhiens de fuerre, infpectez-moi fe tas de fueux ! Fe foir on fette foutes les orfures hors de nos ferres !

Les adjoints et les soldats dégainèrent leur épée. L’un d’eux brandissait deux Poings de Feu. Il fendit la foule, envoyant Gobelins et Kobolds contre le mur de gauche en les menaçant de son arme. Le Chevalier Eldridge devenait nerveux. Il essayait tant bien que mal de se fondre dans les ombres, mais le Dauphin gémissait de façon continue.

Les hommes de Zed allaient le remarquer d’un instant à l’autre. Sa main se crispa sur la seule dague qu’il avait réussi à dissimuler aux yeux de cette foutue Noctule. Il comptabilisa les mages, calcula ses chances en fonction de leur progression dans les travées encombrées de l'auberge. S'il neutralisait le tireur le plus proche – à deux tables de distance – en premier, peut-être parviendrait-il à créer un effet de surprise. La portée qui le séparait d'eux s’amenuisait. À la moindre erreur, Eldridge finirait le torse fendu de part en part par une décharge de foudre.

Averti par Tigrishka, le cuistot avait entraîné la plupart des enfants dans la cave avant de décrocher sa bonne vieille arbalète. À cause de l’empressement de Zed, les soldats n’avaient pas encore pointé le museau dans sa cuisine. Alors qu'ils dégainaient épées et dagues, le cuistot épaula son engin aussi vétuste que mortel.

Les soldats ouvraient des travées dans les rangs de clients, les bousculant sans ménagement. Ils inspectaient chacun d’un œil torve. Tout ce qui ne correspondait pas à leurs critères était molesté puis projeté contre le mur, intégrant le rassemblement de fourrures et d’écailles qui grondait de fureur larvée. Les humains étaient invités à décamper sans demander leur reste. Seul Bodre insista pour partager le sort des créatures. Les soldats jugèrent le vieillard fou et le regardèrent se joindre au groupe de prisonniers en proférant d'odieux quolibets sur sa sexualité dévoyée.

Alita suivait les opérations avec intérêt. Elle devinait la grogne de ses fidèles et elle n’entendait pas les laisser tomber. Elle captura l’attention de la Kobold – Schiscrim – qui sanglotait, recroquevillée dans son coin. Elle modula des sons que les hommes bardés de fer ne percevaient pas. Seuls quelques-uns se frottèrent les oreilles, taraudés par une irritation passagère de leurs pavillons auditifs.

— Bouteille ! Fort !

La jeune serveuse rampa sur ses genoux, attrapa une fiasque d’alcool de Pirane – dont la viscosité et l’inflammabilité légendaires prédestinaient à cette tâche – qu’elle tendit à sa patronne. Alita soupesa la poterie. Elle espérait fracasser l’arme improvisée sur le visage du mage qui l'entravait. Grâce à deux pierres de feu incrustées dans sa main artificielle, elle frapperait le malandrin, provoquant ainsi une surprise qu’elle utiliserait pour retourner la situation. Elle s'était déjà sortie de pièges plus catastrophiques, il lui suffisait d’en finir une fois pour toutes avec ce foutu Prévôt. Elle s’occuperait ensuite de cette grosse tique de seigneur Vanakard, une fois les siens mis à l’abri.

Elle s’apprêtait à passer à l’action lorsque la pogne de Zed s’abattit sur la sienne. Il exécuta un geste et deux soldats foncèrent derrière le bar. Ils se saisirent de Schiscrim en la soulevant par la peau du dos. Elle émit une longue plainte flûtée de douleur. Une lame placée sur sa gorge la fit taire.

Zed s’approcha de la Kobold qui tremblait de tous ses membres. Il caressa sa poitrine et son ventre de son épée, ouvrant un fin sillon cardinal sur son pelage de neige.

— Fu’est-fe que nous afons là ? Enfore une de fes afominafions auxfuelles fous fenez ma fhère Alita ?

Le mage obligea Alita à se retourner pour faire face à son ennemi. Zed brisa la fiasque d’alcool sur le visage de la Noctule qui s’écroula à ses pieds, la partie droite de son mufle ensanglantée. Elle essuya les gouttes irritantes qui brouillaient sa vision. Elle enrageait. À une époque, elle aurait tué l’otage des soldats avant de foncer dans le tas. Mais elle n’était plus la même personne. Elle refusait de sacrifier la vie de la petite Schiscrim, une Kobold que les conséquences de la guerre des Hautes Marches avaient condamnée à la mendicité et la famine. Une bataille dont elle partageait la monstrueuse responsabilité avec le roi Jehan. Elle avait recueilli des gamins déambulant dans les débris de leur courte existence saccagée, infléchissant leur destinée tragique. Elle s'occupait d'eux, Kobolds, Gobelins, ou Sylvestres, cultivant une nouvelle génération forte d'espoirs sur les ruines encore fumantes de la dévastation.

— Fous ne difes rien ? Fu’est-fe fue fa fait de fe faire afoir ? Fous penfiez fraiment fue fous pouffiez m’afoir feux fois afec la même méfhofe ?
— On peut toujours essayer, grommela-t-elle.
— Fe fais êfre mafnanime… Fonnez-moi le Daufhin fifant et fe fous laiffe feux fours four fuir, fous et fotre maudife marmaiffe. De foufe fafon, bienfôt les frais froyants en auront fini afec fotre enfeance fatanifue !

Le mage maintenait la pression du canon sur sa tempe, se dissimulant dans l’angle mort de son œil crevé. Songeant aux détestables habitudes de son passé, elle réalisa qu'elle possédait une minuscule chance de renverser le rapport de forces. Elle ne réfléchit que quelques secondes à son plan d'action. Elle tira sur une couture de sa manche. Un couteau de céramique – qu’elle avait escamoté à la vigilance de son compagnon – glissa dans la paume de sa main de chair.

Alita surveilla ses clients qui se tenaient coi, attendant une décision de sa part. Elle identifiait les volontés rétives, ceux que l’intimidation des armes ne ferait pas reculer. Au fond de la salle, elle distinguait son mari qui épaulait sa vieille arbalète. Elle inspira une goulée d’air avant de se lancer dans l’action.

— Eh ! L’écuyer, lève-toi qu’on voie ta trogne ! Et dépêche-toi, ducon !

Eldridge se redressa en pestant contre les idées saugrenues de son suzerain. Il amena l’enfant devant lui, révélant ses traits contractés par la terreur qui lui dévorait les tripes. Il tordait ses doigts dans tous les sens. Le Prévôt Zed et deux de ses lieutenants se dirigèrent d’un pas martial vers le duo.

— Eh fien ! Fe n’éfait pas fi fur que fela ! Foyons fe fue nous afons là. Afors f’est fet aforton qui défhaîne les paffions… Le refeton fu roi Fehan…

Le Prévôt prit le visage blafard de l’adolescent et le tira vers lui. Ses yeux le dévoraient comme des puits infernaux.

— Fu as fe la fhanfe fue mes fhefs fe feuillent fifant… F’imafine fu’ils feulent faire renfre forfe à fon falofard fe fère…

D’un geste, Alita planta le mage qui la menaçait et dont l'assurance crâneuse que lui procurait son arme se retournait contre lui. Il avait négligé les capacités de la Noctule. Les avertissements obscurs de Zed ne lui avaient inspiré qu’un sourire moqueur. La lame de céramique perfora sa veine jugulaire presque sans douleur. Tout juste perçut-il une vague piqûre. Lorsqu’il se rendit compte qu’un puissant jet de sang pulsait de sa chair entaillée, il était trop tard.

Profitant des quelques instants que l'effet de surprise lui avait accordés, Alita balança son couteau en direction du Dauphin. L’objet effilé fusa entre les têtes étonnées des spectateurs et se planta avec une précision diabolique dans le cou du jeune homme qui s’affala sur son protecteur. Le Chevalier poussa une interjection de rage.

Le mage ouvrait des yeux ronds de stupéfaction. Ses doigts se crispaient sur l’entaille pour endiguer le geyser pourpre. Le flot de sang gicla sur les deux soldats qui entravaient Schiscrim, les aveuglant. Ils se débattirent pour essuyer les gouttelettes gluantes qui brouillaient leur vue, relâchant leur vigilance. Alita surgit derrière eux sans qu’ils ne perçoivent ses mouvements. Elle subtilisa deux dagues et les enfonça dans leur cou, endommageant de manière irrémédiable leur moelle épinière.
 

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