dimanche 31 janvier 2016

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 1/12

Préambule :

Soyons honnête, hors des chefs-d’œuvre appartenant à la littérature de fantasy dans ce qu’elle peut avoir de plus astucieux à offrir, j’aime aussi parcourir des territoires plus balisés : la fantasy dans ce qu’elle peut avoir de plus gras et de plus stéréotypé. Ce récit, en partie improvisé, reprend quelques éléments issus d’anciennes parties passionnées de jeu de rôle.

C’est pour cette raison que je ne le donnerai pas à publier par des éditeurs. Il est dédié à tous ceux qui ont participé à ces aventures imaginaires et qui, je le souhaite, se reconnaîtront à travers certaines situations. Cette histoire est un hommage à une longue campagne de plus de cinq ans durant lesquels nous avons expérimenté en nous testant comme maître de jeu et joueurs, oscillant entre les crises de fous rires et les moments de stress intense (est-ce que je vais réussir à me sortir de cette merde ?).

Comme cette longue campagne a pris terreau dans les mondes de AD&D – je ne sais plus quelle édition au juste et je m’en contrefous – je ne vais pas utiliser les dénominations appartenant à cet univers. Le récit migre donc dans l'espace-temps flou du Royaume de Yelgor, situé quelque part loin dans le passé ou dans le futur… À vous de deviner en fonction des indices semés çà et là.

Cette histoire me taraudait depuis un bon moment, mais pour les raisons citées plus haut, je ne peux pas l’inclure dans mes travaux (bien qu’elle y soit reliée via l’une ou l’autre allusion…). Néanmoins, elle trouvera sa place idéale sur le blog. Détail pratique : les chapitres seront le plus courts possible afin de ne pas altérer le plaisir de la lecture.

J'espère que ce conte barbare vous plaira.

Je vous souhaite une bonne lecture !





Illustration : Didizuka

Tenant la frêle silhouette de l’enfant dans les replis de sa cape, le Chevalier titubait sous les rafales de grêle qui ne cessaient de s’abattre sur la plaine. Des bourrasques mordantes sifflaient dans les branches des pinèdes. Ce vent, à la tonalité aiguë, corrodait les humeurs des hommes et des femmes qui tournaient à l’aigre, au bilieux. Des escarmouches parfois meurtrières explosaient dans les ruelles de Tulking-Rox, la cité aux mille murs de marbre.

Le duo pataugeait jusqu’aux genoux dans la neige poudreuse. Les muscles perclus de courbatures taraudaient le Chevalier. Sa fière monture avait disparu lors d’une rixe avec des pillards, engeance qui se multipliait comme la vérole sur le bas clergé depuis que le royaume de Yelgor s’enfonçait dans une guerre civile sournoise.

Galvanisées par un fanatisme apocalyptique, des factions de dissidents menaient des attentats-suicides aux sigils piégés qui ensanglantaient la capitale avec une régularité métonymique. Toutes les six lunaisons, les dépêches égrenaient un chapelet de morts, de blessés et de citoyens transformés en aberrations innommables que l’on devait brûler dans des culs-de-basse-fosse pour faire œuvre de pitié. La paranoïa hantait les rues et les tavernes, engendrant des délations commodes et des excès de zèle chez la garde.

Désespérés, des gueux s’organisaient en petites bandes et rackettaient les bourses des commerçants. La faune interlope quittait ses coupe-gorge habituels pour envahir les bois et détrousser avec moult violences les voyageurs. Les shérifs et leurs adjoints étaient incapables d’endiguer le phénomène.

Même en passant par des pistes à peine visibles, le Chevalier n’avait pu éviter des affrontements meurtriers. Le garçon ne parlait plus depuis des lieues, son regard terne glissant sur les choses sans s’y fixer. Quelques décapitations, fussent-elles le prix à payer pour demeurer en vie, marquaient au fer rouge n’importe qui. Et le Dauphin du royaume avait vécu ses douze premières années d’existence dans le luxe, entouré de charmantes demoiselles d’escorte, de précepteurs complaisants et de nourrices aux mamelles bien garnies.

Le gosse s’endurcirait tôt ou tard, il n’avait pas le choix. Le Chevalier n’osait songer à la possibilité d’une mortelle dépression. Pourtant, le sang qui coulait dans les veines de l’enfant n’aurait pu être plus vaillant ! Vainqueur de la guerre des Hautes Marches, le roi Jehan – aussi affublé du sobriquet de Pourfendeur des Dieux Noirs ou de Grand Usurpateur par les partisans de la lignée déchue – n’était pas un de ces nobliaux dont l’arbre généalogique se perdait dans les éons d’une dégénérescence consanguine visible comme le nez au milieu du visage. Il avait gagné à la force d’une poigne d’acier et d’un destin hors du commun le droit de s’asseoir sur le trône et de revêtir à son front la couronne d’olivier sacrée. Le Chevalier n’était pas né à l’époque de la Grande Guerre, mais il avait maintes fois entendu ses instructeurs conter les exploits extraordinaires de l’Élu et de ses fidèles compagnons.

Un vent gelé le souffleta avec une virulence redoublée, le coupant dans ses réflexions. Il serra les dents et ramena un peu plus contre lui le Dauphin transi qui grelottait. Il l’emmitoufla un peu plus dans sa pelisse en peau de martre. Adressant une fervente prière muette à la perfection de l’Unique, il accéléra la cadence au désespoir du Dauphin qui maugréa une faible plainte entre deux claquements de dents.

Enfin, surgissant de derrière un talus pierreux hérissé de conifères faméliques, la silhouette de l’auberge apparut, trouant les ombres du crépuscule de ses fenêtres illuminées. Elle s’élevait sur trois étages, construits en rondins de bois grossièrement taillés. Le bâtiment fruste le changeait des fastes du palais. Les échos des ribaudes en joie lui parvenaient à travers le mugissement de la tempête. Il tituba avec le Dauphin dans les dernières congères avant de rejoindre la route principale.

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