mercredi 6 décembre 2017

Bibliothèque des Ombres : Georges A. Romero : Révolution, zombies et chevalerie/Julien Sévéon (2016)


George A. Romero a été un des plus grands cinéastes du siècle passé et peut-être un des plus incompris de son temps. Je ne peux pas parler de cet artiste sans évoquer un bref instant ma rencontre avec ces films qui m’auront marqué au fer rouge. Une vive impression partagée par l'auteur de cette monographie aussi partiale que passionnante. Il faut dire qu’à l’inverse des spectacles tièdes que nous propose à longueur de temps Hollywood, les pellicules de Romero n’ont jamais cessé d’interroger son époque et ses symboles pour mieux les détourner. Il fait partie de cette rare race de cinéaste à n’avoir jamais jeté aux orties ses convictions, tentant film après film, projet après projet de trouver un angle d’attaque qui fasse sens pour présenter un divertissement intelligent dont les soubassements, pour peu que l’on y plonge, comportaient une déconstruction en règle des mythes de notre temps que n’aurait pas renié un Roland Barthes au meilleur de sa forme.

Innocent adolescent pré pubère, je me mangeais sur les conseils d’un ami le coup de boule esthétique de Dawn of the Dead aka Zombies dans sa version italienne. Entre les arpèges électriques des Goblin et l’ambiance de chaos, de cirques macabres et de folie furieuse – toujours imité, jamais égalé – des scènes, j’étais happé par un spectacle qui de plus possédait une étonnante profondeur. Suffisamment de fond pour que, les visions s’enchaînant, l’ensemble reste pertinent malgré le passage des ans. Plus que n’importe quel autre film, le deuxième opus des Morts-Vivants contient en filigrane une des satires les plus virulentes du capitalisme. Difficile de supporter la corvée des courses après avoir regardé ce Zombies – ce qui en rend la projection presque indispensable comme préambule à toutes critiques lucides de la société de consommation – tant l’auteur a tapé dans le mille. « Cet endroit représentait quelque chose d’important dans leurs vies », « Nous sommes eux et ils sont nous… » prophétisent les infortunés héros dans des moments de glaçantes de clairvoyance. Difficile de ne pas songer aux créatures en déambulant derrière son propre caddie, coincé dans une file de vieillards cacochymes se dandinant comme des canards. Car pour Georges A. Romero, les véritables monstres n’ont jamais cessé d’être les humains, prisonniers de leurs carcans de valeurs paradoxales, rentrant souvent en collision les unes avec les autres [1].

Car ce qui fait de Zombies une œuvre d’art profondément subversive c’est l’emploi du centre commercial comme lieu de piège par excellence. Plus encore que la morsure zombiesque, ce sont les illusions de l’abondance et la répétition ad nauseam des schémas ayant entraîné le déclin de la civilisation occidentale qui précipiteront les héros vers leurs inéluctables chutes. Ce seront les plus âpres au gain, les plus « conservateurs » qui se transformeront les premiers en voulant protéger leurs biens de consommation. Chez Romero c’est clair : refuser de s’adapter c’est périr. Cet axiome est présent dès le film séminal La Nuit des Mort-Vivant, mais Zombies y adjoint une vraie démarche idéologique consciente même si celle-ci se colore d'une authentique appétence de l’auteur pour des saillies d’humour noir grotesque bienvenues.

Georges A. Romero était — avec peut-être John Carpenter [2] — un de ces rares réalisateurs à m’avoir fait comprendre à travers ses films la nature politique du cinéma et donc sa propension à la propagande. Un plan, un travelling – quelle que soit l’histoire qu’ils illustrent – n’ont de valeur que s’ils sont signifiants, que s’ils tendent vers un sens. Issu de la publicité et du documentaire – son ancien gagne-pain [3] –, Romero avait saisi la grammaire du cinéma et plus encore la manière la plus efficiente de véhiculer un message en additionnant deux plans pour restreindre le champ interprétatif. Ce n'est pas un hasard si le réalisateur portait souvent la casquette du monteur sur beaucoup de ses premières œuvres : il était conscient de la puissance des images. En opérant en véritable homme-orchestre, Romero nous refuse la satisfaction d’un onanisme mental narcissique pour nous tendre un miroir déformant, lucide, mais âpre.

Pourtant, dans un sens, les Morts-Vivants ont toujours été l’arbre qui cache une forêt d’une grande cohérence qui n’a jamais cessé de capturer la déréliction sociale et psychologique de son pays. Si Romero a laissé une liste impressionnante de projet en friches c’est moins pour son manque de talent que pour son rejet d'un cinéma mainstream dont l'accès lui aurait coûté sa probité d'auteur. Ce qui le condamnera à l'étiquette de cinéaste spécialisé dans le gore et plus particulièrement dans le film de zombies. Ce livre permet de remettre les pendules à l'heure en explorant toutes les facettes stylistiques et thématiques de Romero. Car entre l’excellent exercice satirique qu’est Creepshow, film à sketches scénarisé par Stephen King, les errances psychotiques du vampire — mais l'est-il vraiment ? — Martin ou les aventures des doux rêveurs de Knightriders, il y a de quoi satisfaire tous les publics.

Comme le rappel le journaliste Julien Sévéon au court de cet énorme pavé, Romero a souvent préféré les petits budgets aux fastes trompeurs des paillettes. Une dure leçon apprise sur le set de La Nuit des Morts-Vivants, premier manifeste du « gore », relecture plus crue, plus actuelle des standards de l’horreur. Un monde dans lequel la chair et les viscères sont montrés avec une certaine complaisance. Pour ce premier essai, Romero expérimente et c’est plus la présence d’une goule nue et le premier rôle joué par un noir qui provoque l’émoi dans les salles. Dans un pays où la ségrégation raciale influence encore l'ordre social, cette touche de couleur caresse une corde sensible et teinte d’une aura politique une pellicule qui ne l’était pas vraiment au moment de sa conception.

Pour autant, cette première saillie va laisser des marques chez le Romero qui s’amusera à approfondir cette critique sociétale dans ses films. Portraits de marginaux en proie à une certaine forme de vindicte populaire, son cinéma porte toujours un regard sur les perdants du rêve américain, dissertant en creux sur une nation qui a la fâcheuse tendance à faire disparaître ce qui contredit son idéologie sous le tapis. Outre les titres déjà cités, Romero s’intéressera au féminisme dans l'onirique Season Of the Witch ou aux difficultés des paraplégiques dans l’excellent thriller Monkey Shines. Pour avoir cette liberté de ton, Romero s’entoure d’une équipe qui restera peu ou prou la même à travers les années et, une fois familiarisé, on reconnaîtra au générique les mêmes noms… Une certaine impression de se retrouver chez soi, dans ses pénates entre gens d’agréables compagnies.

Ce voyage critique à travers une filmographie atypique permet de remettre les compteurs à zéro concernant une œuvre qui aura trop souvent été réduite à son saignifiant genre « zombiesque ». Les analyses – pointues – détaillent le contexte de production, les incidents ayant émaillé le tournage ainsi que le résultat final et la réception publique de celui-ci. Le moins que l’on puisse dire est que Romero aura été malmené par les distributeurs, ne sachant pas comment vendre ses films les plus personnels. Il y a une ironie dramatique autour du cas de Romero, dans l’énigme qu’il a posée à l’industrie du divertissement. Après avoir voulu mettre le pied dans un cinéma moins « confidentiel » que ces premiers opus régionaux – à ses débuts Romero est considéré comme un indépendant qui officie à Pittsburgh, donc sujet à regard empreint de complaisance de la part d'Hollywood – il végète pendant sept années dans des bureaux, lançant des projets euthanasiés les uns après les autres. Il faut dire que les thèmes de ceux-ci sont polémiques et s’apprêtent peu au consensualisme de rigueur dans les studios. Lassé, Romero reviendra à ses chers zombies, mais ceux-ci lui seront arrachés et dénaturés par la pop-culture.

Le rayonnement planétaire de La Nuit… aura eu une conséquence néfaste que le cinéaste ne pouvait pas prévoir. Ces morts-vivants auront en quelques décennies envahis les écrans, mais hélas pour lui, les gens n’en auront retenu que le côté gore, oblitérant la parabole sociétale à l’origine du projet. Et même si un tardif Land of the Dead vient remettre les pendules à l’heure avec sa révolte d'un lumpenprolétariat zombiesque [4] le mal aura été fait : le sujet aura, comme beaucoup d’autres, été vidé de sa substance et récupéré par la grande essoreuse idéologique. The Show must go on ! L’on aura ainsi eu une déferlante de films de zombies sans que jamais aucun ne parvienne à retrouver l'intelligence des œuvres de Romero. Pire, les plus malhonnêtes tendent à brosser dans le sens du poil les dogmes actuels, inversant la parabole de Romero, que ce soit dans un pamphlet pro-israélien assez répugnant comme World War Z [5] ou dans la série The Walking Dead, propagande à peine dissimulée pour les valeurs de droite conservatrice et réac’. On est loin, très loin du génie visionnaire de Romero…

Boudé par les producteurs, Romero poursuivra sa saga des Morts-Vivants sous la forme de comics. Une séquelle dessinée sur laquelle s’étend le critique, mais dont le passage éclair dans les étals surchargés des librairies ne m’aura pas permis de jeter un œil dessus. Il est tout de même regrettable qu’un réalisateur aussi doué ait été d’une part cantonné un peu trop souvent dans son petit coin zombiesque, et d’autre part n’aura pas été capable de monter d’autres projets. La dernière interview qui clôt la monographie est pour le moins clair sur son éloignement d’avec son Art : les atermoiements interminables des boîtes de productions dirigés par des commerciaux aux connaissances artistiques proches du néant [6] ont achevé la résilience de Romero. Et nous devrions nous inquiéter que des créateurs de cette trempe – ou de celle d’un John Carpenter – aient fini par jeter l’éponge face à une machine folle, dilapidant des fortunes colossales pour entretenir des sagas mortes-vivantes qui feraient bien de laisser la place à de nouvelles mythologies.

Cet ouvrage permet donc de se replonger avec le recul dans une œuvre riche qui a toujours mis l’accent sur les déclassés du rêve américain, les marginaux et dont la puissance du discours subversif reste encore inégalé. Si l’on peut regretter quelques interviews parfois pas très utiles du « gang Romero », le parti-pris d’une approche partisane du cinéma de Romero est tout à l’honneur de Julien Sévéon dont la plume acérée rend un vibrant hommage au maître de Pittsburgh. Seul – gros – bémol : la couverture souple qui ne supporte pas le poids des pages, ce qui ne facilite pas du tout la manipulation de cet énorme pavé. Le dos, pour peu que nous lâchions notre prise sur le livre, se casse aisément. Messieurs les éditeurs : faites un effort, s’il vous plaît !

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[1] — J’éprouve toujours une disruption cognitive lorsqu’un grand patron me parle de valeurs humanistes… J’ai l’impression d’observer un monstrueux poussah vampirique donner des leçons de morales à son troupeau de moutons…

[2] — Invasion Los Angeles restera probablement un des films les plus lucides et furieux sur les années Reagan, et plus généralement sur le capitalisme prédateur et ses idées mortifères.

[3] — Où l’on constate que les quelques publicités du jeune Romero n’y allaient parfois pas avec le dos de la cuillère que ce soit dans le domaine de l’originalité fantasque ou du bon gros uppercut dans les mâchoires…

[4] — Le personnage de Dennis Hooper s’inspire de Dick Cheney – soit la crème de la droite conservatrice américaine — et connaîtra une fin particulièrement soignée et ironique de la part du cinéaste : trempée dans l’essence par le leader des zombies Big Daddy et flingué par son homme de main zombifié, le très hispanique Cholo...

[5] — Brad Pitt sauve le monde et surtout sa famille avec sa seule frimousse blonde, sa bite et son couteau.

[6] — Ce qui donne, entre autres aberrations pelliculés, Le Monde secret des Emojis… L’art de la médiocrité à son summum.

dimanche 26 novembre 2017

Cinoche B comme Bon... : Offscreen 2017 : Cannibales et Contes de Fées

Apparu en marge du Festival Fantastique de Bruxelles, l’Offscreen dépoussière des pelloches rares et/ou peu connues du grand public. Une occasion donc pour s’abreuver à une autre source que celle des distributeurs classiques des multiplexes et de déguster des cinémas différents, de nous secouer dans nos habitudes audiovisuelles. La programmation – touffus comprenant autant des nouveautés que moult rétrospectives – ne m’a pas permis d’assister à toutes les projections, néanmoins j’ai pu découvrir quelques perles…



1. Grave de Julia Ducornau (2017).



L’œuvre d'ouverture de ce festival et en même temps la bête à hype du moment est-elle la hauteur de sa flatteuse réputation ? Pour ma part, je n’ai pas accroché à ce timide délire cannibale, la réalisatrice se refusant toute exagération propre à ce style de cinéma. Si la première demi-heure bien sociétale sur les bizutages en école supérieure de médecine annonce une ambiance anxiogène à base de rituels stupides, le reste demeure convenu, voire assez chiant.

Comme c’est trop souvent le cas quand les français s’essaient au cinéma « de genre », la cinéaste se contemple en train filmer. C’est appliqué, parfois réussi, mais en général assez plat. La faute peut-être à un parti-pris graphique très faible – on est loin des décadrages, des focales déformantes, de l’emploi ingénieux du hors-champs et autres astuces qui font parties de la panoplie du réalisateur d’horreur – ce qui donne une consistance atonale à l’ensemble. Oui, c’est trash et vulgaire, mais cela ne suffit pas à transcender son sujet qui n’est qu’effleuré.

La réalisatrice préfère perdre son temps à nous dépeindre les beuveries estudiantines dans toutes leurs décadences, échouant systématiquement à les utiliser pour nourrir son propos. Tous les acteurs mâchent leurs mots – une désagréable manie des dialogues « réaliste » qui plombe le cinéma « d’auteur » français – tant et si bien que je n’ai compris certains échanges qu’en lisant les sous-titres néerlandais. Le scénario ne décolle que vers la fin et la toute dernière image aurait pu servir d’incident déclencheur et nous emmener dans un autre film, plus perturbant.

Une œuvre auteurisante, dans le mauvais du terme, qui a de plus à une fâcheuse tendance au fétichisme gratuit. Une projection dispensable, et ce n’est pas parce que c’est estampillé « de genre » et « réaliser par une femme » que cela en fait une merveille. En ce qui me concerne, dans un registre similaire, le Vorace d’Antonia Bird n’a pas encore trouvé d’équivalent dans l’excellence.

2. La Belle et la Bête de Juraj Herz (1978).


La rétrospective conte de fée tchèque m’aura permis de redécouvrir des adaptations de classiques pour le moins surprenantes, stylisées, souvent faites de bric et de broc, mais suffisamment audacieuses pour que l’absence de budget soit palliée par une inventivité de tous les instants. Cette version de la Belle et la Bête est une bonne entrée en matière, introduite par un préambule du réalisateur lui-même. Le recours à la fantasy n’a rien d’étonnant dans le contexte politique communiste de la Tchéquie de l’époque, la censure idéologique demeurant assez forte. Pourtant, les quelques échantillons de ce cinéma présentés à l’occasion de ce festival ont conservé une puissance d’évocation peu commune.

Si le genre horrifique n’était pas permis, Juraj Herz se sera servi des contes pour laisser libre cours à ses envies de fantastiques et d’épouvante, conférant une aura maléfique au récit de Madame Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Oubliez donc la mièvre Bête de l’oncle Walt, car la première demi-heure décrit un monstre impitoyable. Dans une forêt toujours enveloppée de brume, la « Bête » — d’abord filmé comme un tueur en série de slasher, souffle et caméra subjective incluse — fond sur une caravane de marchands en un enchaînement d'attaques mortelles. La créature, un mélange d’homme et d’oiseau de proie, ne plaisante pas et ceux qui entrent dans son territoire le paient au prix de leurs vies.

Mais la Bête ne serait pas grand-chose sans un décor à sa démesure. Le château déliquescent qui renvoie à une noblesse en fin de règne, évoque plus la Maison de Usher et E.A. Poe que les fanfreluches que l’on appose volontiers à ce conte romantique. Peuplée d’anciennes statues inquiétantes, de serviteurs mutiques constitués de suie et de marécages méphitiques, la demeure de la Bête n’eût certes pas déplu au Dracula de la Hammer. D’autant que le réalisateur joue dès qu'il le peut avec les zones d’ombre et le hors champ (coucou Grave…) pour instaurer une atmosphère de cauchemar. Idée originale : la déformation en Bête, en partie inexpliquée, semble provenir d’une malédiction ancestrale se transmettant de génération en génération ainsi que le suggère une série de portraits.

Si l’histoire d’amour demeure convenue, fleuretant avec le ridicule le plus achevé, c’est qu’elle n’intéresse pas Juraj Herz que l’on sent plus impliquée dans la création d’une ambiance ténébreuse et dont les nombreux effets de style saisissant n’ont rien à envier aux films gothiques de Mario Bava. Malgré ses faiblesses, en partie imputable aux conventions du genre, cette adaptation conserve une aura aussi fascinante que la version de Jean Cocteau.


3. La Petite Sirène de Karel Kachyna (1976).


Cette œuvre pousse la bizarrerie un cran plus loin par un procédé esthétique simple et efficace. Ne possédant pas les moyens pour un tournage en milieu sous-marin, le réalisateur a décidé de se passer d’eau. Ainsi les acteurs évoluent-ils dans une faille, illuminée par un complexe système d’éclairage bleutée. Les mouvements lents, quasi hypnotiques qu’ils doivent exécuter pour bouger sont accentués par des costumes céruléens au tissu lourd. Ce dispositif achève de poser sur l’ensemble une ambiance onirique qui sied à merveille à ce conte.

Plus proche de la version d’Andersen que de celle de l’oncle Disney, le film dégage une impression prononcée de mélancolie et de déréliction. Une curiosité à voir pour son travail sur les couleurs, ses décors et sa mise en œuvre très particulière qui – avec pas grand-chose – parvient à nous emmener dans un autre monde.


3. La Bête de Walerian Borowczyk (1975).
 


Longtemps victime des foudres de la censure, cette bizarrerie a été récemment rééditée sur galette numérique, depuis la rétrospective consacrée au réalisateur par le centre Pompidou. Variation érotique de La Belle et la Bête, le film s’ouvre sur une situation vaudevillesque au possible : un châtelain désargenté tente de sauvegarder son domaine en mariant son fils à une riche américaine. Pour être valable, la cérémonie doit être célébrée par un Cardinal, et dans un temps imparti. C'est donc un groupe de personnages, tous plus cupides les uns que les autres, qui se retrouvent à attendre Godot.

Sauf que cette introduction n’est qu’un prétexte élaboré pour préparer le morceau de bravoure. Car en s’ouvrant sur des gros plans de sexe de chevaux à l’occasion d’une sailli, le réalisateur nous vend assez vite la mèche. Son propos tournera autour de nos rapports contrariés avec le sexe et notre inconscient pulsionnel. Et le conte éponyme dans tout cela ? Il intervient lorsque ladite fiancée – un peu niaise – découvre une étrange légende locale et commence à fantasmer sur les exploits de son héroïne qui aura tenu en respect une fameuse « Bête »… Le film éclate en une séquence hallucinante dans laquelle une jeune châtelaine est poursuivie puis prise de force par un loup-garou priapique. Si les effets de la créature demeurent sommaires, il faut avouer que la scène reste d’une efficacité assez troublante. D’autant qu'elle dure, s'allonge excessivement, accompagnée par une sonate pour clavecin répétitive...

En effectuant des ponts par le biais du montage entre le songe et la réalité, usant d’une certaine forme de pensée magique, ce film ne cesse de s’adresser à notre inconscient – peut-être la fameuse « Bête »… 



4. The Cat who wore Sunglass de Vojtech Jasny (1963)


Une petite ville de la province de Tchécoslovaquie accueil une bande de saltimbanques comportant dans leurs rangs un magicien volubile, mais surtout un certain chat portant des lunettes de soleil. Le félin possède un pouvoir : son regard révèle la nature des gens qu’ils fixent, les teintant d’une couleur symbolique. Ceux que le sortilège touche ne peuvent pas s’empêcher de danser et de se perdre dans une folle sarabande.

Fable sur le communisme, avec ses mesquins délateurs zélés qui se retrouvent soudain exposés, comédie enfantine et musicale, ce film c’est un peu de tout cela à la fois. La photographie et la mise inventive finisse par emporter l’adhésion et ce sont surtout les morceaux d'anthologie comme le spectacle de magie ou les scènes pendant lesquelles le chat révèle la « nature » de chacun qu’explose la créativité des artisans tchèques.

Si tout cela s’avère assez léger – quoique la parabole soit tout à fait applicable à notre économie capitaliste –, ce n’en est pas moins un plaisir pour les yeux, d’autant que les acteurs s’y adonnent avec un vrai entrain, en particulier les gamins qui sonnent souvent juste.


5. Valerie and her Week of Wonder de Jaromil Jires (1970)


Le jour de ses premières règles, la jeune Valérie bascule dans un monde menaçant dans lequel la guette un étrange vampire qui ressemble à son père.

Comme dans énormément films présentés dans cette rétrospective la mise en scène et le jeu des lumières flattent les yeux et l’on sent que les artisans ont l’habitude de créer des enchantements avec pas grand-chose sous la main. Il n’y a pas un photogramme qui ne soit pensé et composé avec soin. En revanche, il n’en est pas de même pour le scénario.

Décousu à l’extrême, mais surtout incroyablement malsain vis-à-vis de sa juvénile héroïne exposé de manière un peu trop équivoque, cette œuvre prête le flanc à une critique virulente. Car si l’on aurait pu avec un pareil canevas obtenir quelque chose de fantastique, les trop nombreux moments de gêne, même pas justifié par une idée narrative, plombent l’ensemble.

À la limite du fétichisme pédophile, Valérie… ne parvient pas à combler son ambigüité morale complaisante par une légitimation scénaristique, nous laissant avec un arrière-goût nauséabond dans la bouche.

lundi 20 novembre 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 22/25

Illustration par Didizuka

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]
[Chapitre 18 : Le Dauphin]
[Chapitre 19 : Alita]
[Chapitre 20 : L'Arsenal]
[Chapitre 21 : Chevaux d'Acier]

Tigrishka éprouva un instant de lassitude. Elle ne s’était pas reposée depuis qu’elle avait combattu l’horreur qui avait dévoré sa sœur, noyant dans une surcharge d’activités les regrets qui la torturaient. Elle se flagellait de ne pas être intervenue plus tôt, mais elle n’avait pas eu les moyens de réaliser la gravité de la situation tant elle était occupée par les rescapés. L’organisation de l’abri grouillant d’une foule bigarrée ainsi que les velléités autoritaires de son frère Yvain l’avaient distraite plus que de raison. Lorsque le Dauphin la tira par la manche, interrompant son dialogue et le fil amer de ses pensées, elle esquissa un mouvement de défense, manquant d’envoyer une volée labourer les joues encore pleines du gamin. Elle devinait que sa queue s’ornait de poils hérissés. Le vieux Gobelin – Labouk – orienta ses yeux globuleux vers le jeune homme.

— Qu’est-ce que tu veux ? gronda Tigrishka, s’efforçant de rentrer ses griffes dans leurs fourreaux de chair. Tu es guéri ? C’est très bien, mais je n’ai pas le temps de m’occuper de toi pour le moment…

Le Dauphin ouvrit la bouche, mais seul un pitoyable miaulement s’échappa de ses lèvres. Le genre de cri que son père aurait fait jaillir de la gorge de cette Sylvestre arrogante. Il serra les poings de rage contre sa tunique. Il détestait ce voyage et ces gens malpropres lui déplaisaient au plus haut point.

— Bon, tu ne peux pas encore parler, soupira Tigrishka en le toisant. Mais c’est pas une raison pour nous embêter !
— Qui c’est au juste, ce mouflet ?

Le Gobelin contemplait le Dauphin qui se sentait sali par le contact oculaire de cette créature de basse extraction. Tigrishka soupira de nouveau. Sa mère ne lui avait donné que des informations parcellaires.

— D’après ce que j’ai compris, c’est le fils du roi Jehan.
— Oh ! je vois… C’est vrai que ça va mal dans la capitale. Beaucoup de gens remettent en cause sa légitimité. Ça et les explosions de sigils piégés dans les rues… Mais pourquoi nous a-t-on amené le bâtard royal ? Après tout, il n’y a pas que des partisans de Jehan dans le coin, loin de là…
— Ça, il faudra le demander à ma mère. Apparemment, elle le connaissait autrefois.
— Impossible ! Pour qu’une Noctule comme elle connaisse le roi, il aurait fallu qu’elle participe à la guerre contre les Dieux Noirs contre son camp...
— Tu y as participé, toi ?
— Ouais, mais je n’étais que dans les postes reculés des marais. Et crois-moi que si j’avais ce putain de roi en face de moi, j’aurais deux ou trois choses à lui dire sur la présence de SES hommes dans NOS marais… Bref, je n’ai pas vu de Noctule.
— Elle ne parle pas beaucoup de son ancienne vie, grommela Tigrishka. Elle nous a appris à nous battre, mais elle n’a jamais dit d’où elle connaissait tout ça.
— Cette histoire pue. Crois-en un vieux Gobelin. Quand on en saura plus, crois-moi, on sera dans une telle mouise que cette soirée nous paraîtra idyllique. Pour ceux qui seront encore en vie, bien sûr.
— De toute façon, on n’a pas le choix, il faudra faire quelque chose pour Vanakard.
— Cet imbécile…

Le Dauphin en avait assez de cette conversation qui attisait les braises de sa migraine. Il tira de façon plus insistante sur la manche de Tigrishka. Elle lui jeta un regard noir, ses babines se retroussant sur ses crocs. Elle s’empara de sa main.

— On se retrouve dans le grand réfectoire, Labouk. Réunis les hommes de ton clan. Je crois que tu vas savoir de quoi il retourne.
L’attention de Tigrishka se focalisa enfin sur le Dauphin.
—    Quant à toi, tu m’accompagnes !

Elle l’entraîna à sa suite. Le Dauphin tenta bien de s’arracher à sa poigne, mais les coussinets de la Sylvestre s’étaient transformés en un étau qui l’enchaînait à elle. Il grogna du mieux qu’il put, protestant contre ce traitement, mais rien n’y fit. Tigrishka traversa une volée d’escaliers et des couloirs étroits uniformes. Lorsqu’il réalisa qu’elle l’avait lâché dans une immense pièce enfumée, une dizaine de visages rougeauds le dévisageaient. Il distingua d’énormes casseroles à travers une épaisse bruine de cuisson, siège d’une intense activité volcanique. Des silhouettes vaporeuses s’agitaient en tous sens en un vaste ballet chaotique. Bientôt, une cohorte d’êtres se dirigea vers eux. Il essaya de filer, mais la Sylvestre, attentive au moindre de ses mouvements, lui coupa toute échappatoire.

Des matrones, de vieux briscards aux oreilles mâchouillées, des visages zébrés de cicatrices et de rides, des Gobelins verruqueux le cernèrent de toutes parts. Cette horde puant la graisse, les émanations de cuisson et la sueur rance, se poussait des coudes, s’amusant de lui, se nourrissant de sa désorientation passagère. Des rictus cauchemardesques tordaient leurs bouches grotesques aux dents manquantes. Quelques lagomorphes impassibles débitaient des légumes à une effrayante vitesse à l’aide de leurs incisives démesurées. Ils portaient tous des tabliers blancs. Ils relevaient parfois les yeux pour apercevoir la nouveauté qui distrayait la vie de la cuisine avant de retourner à leurs occupations. Une lueur d’intérêt malsaine pétillait au fond du regard de tous ceux qui cernaient le Dauphin. Il retint une très forte envie de chier. L’odeur nauséabonde qui l’enveloppait provoqua un haut-le-cœur qu’il contint avec un effort de volonté, ravalant la bile âcre qui remontait de son estomac.

— Vous aviez besoin d’un apprenti ? Je crois que ce garçon doit se faire une petite idée de l’existence.

Le Dauphin ne savait plus où se mettre. Il tenta de s’éloigner du groupe d’adultes, mais le plus grand d’entre eux s’approcha de lui.

— C’est qui cette croquette ?
— Peu importe. Faites-lui faire le service.
— Écoute, Tigrishka, on est tous redevables d’une façon ou d’une autre à ta mère, mais on aimerait pouvoir retourner à la surface. Surtout, je n’ai pas les dons de ton pè…

Tigrishka tendit la patte vers lui. Elle contempla le visage sévère du lagomorphe.

— Je n’ai pas encore eu le temps de le pleurer. Il n’y a que ma mère et le Chevalier qui savent ce qu’il faut faire pour Vanakard. En attendant, autant manger un peu et s’organiser. Je vais voir les clients dans la grande salle. D’ici à ce que tout soit prêt, tu peux faire travailler « la croquette ».

Les hommes, les femmes et d’autres créatures se serrèrent autour du Dauphin qui frissonna dans ses chausses. Le plus imposant des cuistots lui adressa un sourire torve. Il s’empara des mimines royales de ses puissantes pognes rêches.

— Mes gens ! Alors toi, tu n’as jamais dû bosser un seul jour de ta vie. C’est quoi ton blaze ?

Le Dauphin gargouilla une éructation à peine sonore. L’homme pencha sa tête, faisant semblant d’écouter puis il émit un long rire tonitruant. Il haussa les épaules et se tourna vers ses ouailles.

— Eh bien ! Je ne pense pas qu’on en tirera grand-chose. Je vais t’appeler « la potiche ». Bon, la potiche, tu vas prendre les plateaux et commencer à faire le service. C’est peut-être la fin du monde, mais on ne partira pas le ventre creux. Il n’y a rien de tel qu’un gueuleton avant de se foutre sur la gueule !

Ce faisant, le gros cuistot le conduisit en le poussant vers une longue file de plateaux bourrés d’écuelles en terre dans lesquelles clapotait un rata fumant indéfinissable. Chacun épiait ses réactions avec un intérêt gourmand, mais le Dauphin ne pouvait se résoudre à exécuter les besognes des esclaves.

— Eh bah ! Allez, la potiche ! C’est pas bien compliqué, tu sais ! Tu prends les plateaux, tu les descends dans la salle qui se situe juste à ta droite après l’escalier. Vas-y. Allez !

L’homme lui colla une tape au derrière qui résonna dans toute la pièce. Le Dauphin poussa un petit cri étranglé de surprise. Ses fesses le chauffaient et il bouillait de rage sous le coup de l’humiliation. Observant avec défiance le cuistot et ses sbires, il s’empara de sa charge, redressant la tête. Le poids le décontenança, mais il se força à conserver une allure princière. Son attitude altière stupéfia ses tourmenteurs qui se turent avant de retourner à leurs tâches. Le Dauphin se plierait à leur volonté, le temps de recouvrer sa voix. Puis il userait de son autorité naturelle pour mettre tout ce beau monde sous sa coupe, se vengeant dans la foulée de la Noctule et de Tigrishka.

Il descendit une volée d’escaliers en colimaçon, ses bras l’élançant sous le poids du plateau. Derrière lui, il percevait des mouvements d’autres personnes qui l’accompagnaient pour faire le service. Les plans de l’abri le déconcertaient. Tout lui paraissait illogique par rapport au palais de son père. Le jeune garçon flottait dans une imprécision déroutante, mais paradoxalement, il avait enfin trouvé un but à son existence, une donnée qui le sublimait et conférait une certaine importance à ses gestes. Il avait traversé un tunnel angoissant pour en ressortir grandi. La Noctule lui avait presque rendu service en l’attaquant.

Il déboucha dans la grande salle du réfectoire. L’endroit s’étendait à des lieux de distance et la foule bigarrée échappée de l’auberge ne parvenait pas à le remplir. Ils s’étaient tassés entre eux dans un réflexe grégaire, n’occupant que quelques tables dans le coin droit. La luminosité artificielle lui perçait les rétines, titillant encore la douleur qui chatouillait son front depuis son réveil. Il posa le plateau devant un vieux lagomorphe qui bavait un peu. La créature humanoïde le remercia d’un signe de tête sans le reconnaître. Les quelques autres serviteurs distribuaient aussi les plats devant les gens qui s’attablaient aussitôt, engloutissant le rata et l’hydromel, mastiquant bruyamment leur portion tout en jetant parfois des interjections au sujet de la politique locale et de leurs inquiétudes.
 

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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...