mercredi 26 juillet 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 19/26




[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]
[Chapitre 18 : Le Dauphin]

En descendant dans les coursives de l’abri, Alita ne réfléchissait pas aux récents événements. Elle s’efforçait de les laisser couler le long d’elle pour ne pas les exorciser, mais les contrôler, en nourrir sa haine pour ceux qui se dressaient sans cesse sur son chemin. Elle avait essayé d’ignorer les affaires du Royaume après son affrontement avec, à cette époque, le futur roi Jehan. Mais cela ne suffisait plus. Elle refoula quelques sanglots, l’image de Jacques, la matière cervicale répandue hors de sa boîte crânienne s’imposant à elle dans le flot de ses souvenirs.

Elle tourna dans les coursives, descendit une volée d’escaliers puis un sas s’ouvrit devant elle, donnant sur une vaste salle d’eau. Six rangées de douches occupaient les murs carrelés de blanc. Alita posa les lambeaux de ses vêtements sur la faïence. Elle jeta son sabre, écœurée par sa présence. Elle avisa ensuite les lanières qui maintenaient ce qui restait de son bras mécanique – lequel n’était pas conçu pour le combat – et inspira profondément. Elle pressa les loqueteaux qui accouplaient l’acier et la chair. Quelques nuages de vapeur blanche s’échappèrent du jour naissant entre les deux pièces de métal. Elle espérait que la douleur qui se manifesterait dès qu’elle ôterait la prothèse effacerait la boule de glace qui lui obstruait la gorge. Ses nerfs se tendirent comme la corde d’un arc. Elle attrapa l’acier mêlé de céramique. Il résistait à sa traction impitoyable. Grognant, elle tira sur le résidu. La souffrance de l’arrachage lui plantait ses griffes de givre dans les muscles. De fines aiguilles chauffées à blanc remontèrent le long de ses veines jusqu’à son crâne.

Tandis qu’elle extrayait de toutes ses forces le reliquat de technologie qui la handicapait, des filins de cuivre jaillirent du moignon à vif. À moitié vivants, ils gigotaient comme des vers hors de leur abri de terre. Ils dégorgeaient un mélange de lymphe et de sang pâteux qui s’écrasait en grosses gouttes huileuses, dessinant des figures grotesques sur le carrelage blanc. Enfin, les derniers câbles surgirent à l’air. Le tronçon de mécanisme battit un instant contre son flanc, ses oscillations de pendulier déclenchant une série de spasmes qui traversèrent Alita comme autant de coups de fouet. Elle poussa un hululement perçant quand l’ultime décharge névralgique lui fouilla le cerveau.

L’engin inutile s’écrasa à ses pieds, perdant encore un peu de son unité. Ses rouages se désagrégèrent, roulant autour d’elle, s’égarant entre les fentes des bondes d’évacuation. Elle se dirigea vers le pommeau de douche le plus proche.

Le moignon suppurait des gouttes de sang épais qui empoissaient les carreaux. Lorsque le jet d’eau chaude la frappa, elle éprouva enfin une sensation d’apaisement. Toute la tension qui l’habitait depuis que Zed et ses séides avaient franchi les portes de son auberge se dissolvait pour s’enfuir dans les canalisations, échouant quelque part, les dieux savaient où. Les sanglots qu’elle étouffait depuis un moment, refusant de montrer un signe de faiblesse à sa nombreuse marmaille, se frayèrent un chemin dans sa gorge. Elle glapit un cri de mort en rappelant à elle les images de Jacques.

Elle se souvenait encore de leur première rencontre. Elle fuyait le champ de bataille qui l’avait opposée à Jehan. Le sabre se dépêchait de la soigner, mais la blessure demeurait trop imposante pour que sa magie agisse avec promptitude. Le paquet d’entrailles qu’elle avait déversé de l’ouverture béante créée par l’épée de Jehan se régénérait lentement, entraînant une série d’élancements abominables comme elle n’en avait jamais connu. Elle s’écroula, secouée de spasmes péristaltiques dans une grange délabrée. Inconsciente, elle fut traînée par le propriétaire de la maison et des dépendances jusqu’à un lit. Il la soigna du mieux qu’il put. Lorsqu’elle revint à elle, incapable de lutter contre une immense fatigue, il ne lui posa aucune question, mais il manipulait parfois le sabre avec un air circonspect. D’une minuscule voix flûtée, elle lui interdit d’y toucher, sachant que la lame ne se laissait pas apprivoiser par n’importe qui et que, le cas échéant, elle mordait.

Elle apprit que ce forgeron, Jacques, vivait à la lisière du village de Douarbs, appartenant au duché de Mabs. Comme tous les praticiens de cette discipline, il était mis à l’écart des villageois qui voyaient en lui autant un ouvrier efficace qu’un magicien communiant avec les puissances divines du feu. Si Jacques connaissait bien quelques combines issues de son noviciat auprès d’un maître adepte du grand art, il n’en était pas pour autant un sorcier capable de faire tourner le lait dans le pis des Lepterus. Cette ostracisation plus ou moins volontaire soulageait Alita, car les Noctules n’avaient pas les faveurs du commun des mortels après ces longues années de guerre. Dans son état de faiblesse, elle aurait été impuissante contre la vengeance aveugle de quelques gueux. Le forgeron, quant à lui, se foutait royalement de son appartenance ethnique et n’avait que peu d’échanges avec les locaux. Elle demeura au moins trois lunaisons dans la cabane de Jacques, trouvant dans cette sédentarité routinière un changement bienvenu dans ses habitudes.

De fil en aiguille, ils sympathisèrent et lorsqu’il apprit qu’Alita pouvait travailler le métal, elle l’assista dans son œuvre. Son attachement pour cet homme se transforma peu à peu en un mélange de désir et d’affection. Elle organisa une offrande à Erzulie, préférant exorciser ses craintes par cette cérémonie prophylactique. Elle ne croyait que très peu aux dieux, mais elle ne négligeait pas pour autant le pouvoir des rites et des symboles, jugeant que ceux-ci relevaient d’une sorte de thérapie psychique personnelle. Outre les pièges de la magie des Anciens, sa quête vengeresse lui avait donné un bref aperçu de la puissance des gestes sacrés pour prendre l’ascendant sur autrui. Elle ne souhaitait pas manipuler celui qu’elle désirait, mais elle ne voulait pas non plus se faire des idées au sujet de la complicité qui les liait. La danse rituelle lui apporterait peut-être des réponses. Durant une septaine, elle se prépara à la cérémonie en l’honneur de celle qui symbolisait l’amour. C’est sous l’œil cérulescent d’une pleine lune qu’elle s’enduisit de miel d’Apis émeraude puis se trouva un coin dans la forêt, à l’écart de toute présence humaine. Là, elle se dépouilla de tous ses vêtements sous le regard des étoiles et des animaux nocturnes. Elle brûla les encens – salvia divi , larix  et gréfué  – dans un feu de joie qu’elle cerna de ses déplacements orchestiques.

Était-ce un hasard ou les effets du rituel, Jacques travaillait au même instant à couper du bois, incapable de dormir depuis qu’elle lui avait fait part de son envie de s’éloigner un moment. Il s’était habitué à sa présence et craignait de ne plus la revoir. Les lueurs des flammes vertes et ambrées se réverbérant sur les feuilles l’attirèrent en direction du cirque cérémoniel. D’abord méfiant, serrant sa hache dans sa main droite de peur de surprendre quelques manants malintentionnés, il la découvrit au cœur de sa danse. Elle se déhanchait sur des rythmes qu’elle seule pouvait entendre. À pas précautionneux, il franchit le cercle de l’obscurité pour se diriger vers elle. Il ne dit pas un mot, mais se défit de toutes ses frusques, se présentant devant elle dans sa nudité la plus vulnérable.

Alita s’arrêta dans un enchaînement complexe pour le contempler dans son entièreté, émue par son offrande. Elle lui toucha la joue de sa main gauche encore gluante de miel. Des gouttes dorées se perdirent dans les poils de sa barbe. Elle se plaqua contre lui. Il ne cessait de fixer son seul œil valide dans lequel tournoyaient toutes les couleurs du monde à un rythme endiablé. Ils s’unirent sans presque un mot. L’instant s’étira dans l’éternité et tandis qu’elle s’efforçait de le saisir entre ses doigts, de le graver au burin dans son esprit, la magie se dissipa, les laissant tous les deux épuisés.

L’écho de pas dans les coursives de l’abri la ramena en arrière, dans un présent insupportable. Sous le jet d’eau brûlante, haletante, alors que ses phalanges s’enfonçaient dans son intimité, Alita essayait de retrouver les sensations de sa rencontre érotique, en vain. Elle reprit contenance. Quelques poils se dressèrent sur son échine malgré l’humidité qui les agglomérait. Elle récupéra son fourreau pour le brandir. Elle devinait la créature lovée dans l’acier tendre ses milliards de griffes, salivant à l’idée d’un nouveau festin de morts. Elle l’imaginait en train de ruer contre les parois de sa prison de laque. Bientôt l’ombre à la respiration lourde se profila dans le couloir. Alita crocheta son adversaire de son bras valide pour l’étrangler contre elle, le fourreau pressé sur sa glotte.

Eldridge battit des mains pour se défaire de la prise de la Noctule qui l’étouffait. Il caressa le pommeau de sa dague, mais Alita le projeta aussitôt contre le mur en face d’elle. Le Chevalier eut le souffle coupé par la force herculéenne de la Noctule. Son inamovible armure compressa un bouton métallique et un jet puissant d’eau chaude l’inonda. La stupéfaction qu’il ressentit sous l’assaut de cette pluie artificielle décomposa son visage de façon comique.
 
— Quel est ce maléfice, par l’Unique ?
— On ne t’a jamais dit de ne jamais surprendre les dames sous la douche ?
— Qu’est-ce que… Mais vous êtes…
 
Il détourna le regard, les joues empourprées. Il s’écarta d’un pas de côté de l’eau qui continuait de dégouliner. Il fixa le mur pour esquiver la nudité d’Alita.
 
— Allez, l’écuyer ! Pas de fausse pudeur avec moi.
— J’étais venu vous chercher pour vous dire que le Dauphin s’est réveillé et que les gens sont rassemblés dans le réfectoire.
— Très bien ! Nous pourrons bientôt partir. Le plus tôt sera le mieux, car les zélotes de Vanakard ne vont pas rester les bras croisés. Tu vas m’aider à me préparer, l’écuyer.
— Hors de question ! Ce n’est pas mon…
— Tu as ton moutard vivant. Félicitations ! Avant que nous ne le mettions à l’abri, je dois me préparer au voyage et j’ai besoin d’un coup de main.
— Vous ne pouvez pas demander à vos gamins ?
— Non ! Je n’ai pas envie de leur montrer mon arsenal, l’écuyer. Et puis comme ça on fera plus ample connaissance.
— Est-ce que vous pouvez vous rhabiller avant ?
— Non. Mes vêtements sont foutus. Il faudra que tu fasses avec. 


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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...


 

jeudi 20 juillet 2017

Bibliothèque des Ombres : Lovecraft : au Coeur du Cauchemar/Collectif (in Psychovision)

Après un déménagement épique - pas encore tout à fait achevé - je reprend les rênes du blog avec une nouvelle chronique qui poursuit l'exploration du corpus Lovecraftien de fort belle manière. Un livre que se sera fait, néanmoins la récompense aura été à la hauteur des espérances... A un ou deux détails près...
 
http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1350-lovecraft-au-coeur-du-cauchemar
Pour accéder à l'article, cliquer sur l'image.


 

samedi 24 juin 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 18/26



Illustration par Duarb B.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]

Lorsqu’il revint à lui, le Dauphin éprouva une lancinante douleur à la gorge. Sa main, fébrile, parcourut son cou pour s’assurer de son intégrité. Ses doigts inquiets rencontrèrent un gonflement de mauvais augure sur le côté. Cette boule de chair nervée emplissait son gosier de lames de rasoir à chaque respiration. La pièce blanche au mobilier minimaliste dans laquelle il gisait ne lui était pas familière. Usant de mille précautions, il se redressa sur son séant. Il toussa, provoquant aussitôt un jaillissement de lave dans sa trachée. Des larmes lui piquèrent les yeux tandis que le flot de feu refluait dans ses entrailles. Ses membres tremblaient. Dans un brouillard, il se remémora l’horrible Noctule qui lançait une lame dans sa direction puis la surprise au moment de l’impact et enfin sa certitude d’être mort.

Maintenant qu’il réalisait qu’elle ne l’avait pas tué, il se demandait comment cette gueuse avait osé porter atteinte à son intégrité. La haine et le mépris s’emmêlaient dans sa jeune tête. Les conseils de ses tuteurs et de son père le roi, lui enjoignant d’être indulgent avec le petit personnel, remontaient à la surface. Cependant, il n’avait aucune envie de pardonner quoi que ce soit à qui que ce soit. La bienveillance avait, chez lui, ses étroites limites. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il avait dû suivre Eldridge pour errer dans le froid, affronter la lie du Royaume pour aboutir ici. Il se jura que plus jamais personne ne lui manquerait de respect. Le choc de sa mise à mort l’avait raffiné. Autrefois, son esprit vagabondait dans une incertitude hésitante, le rendant malléable, mais il avait fini par assimiler les leçons cruelles du voyage.

Il ne s’expliquait pas encore le phénomène, mais il le ressentait. Est-ce que son père avait connu semblable sublimation dans le creuset de la souffrance ? Il l’ignorait, mais dans un sens, il remerciait la Noctule, car le choc avait été salutaire et lui avait permis de reprendre le contrôle sur sa destinée. Après tout, il était appelé à diriger cet immense Royaume. Assis sur sa civière, le Dauphin réfléchissait à la meilleure méthode pour infléchir le cours des événements à son avantage. La peur handicapante qui le rongeait depuis le début du voyage avait quitté son corps. Ses pensées, aussi limpides que du cristal se succédaient à une vitesse effarante dans son crâne. Une insatiable curiosité le dévorait. Il passa en revue toutes les leçons de ses tuteurs pour user de son ascendant sur la plèbe. Alors que ces longues séances lui apparaissaient autrefois comme une interminable corvée dans l’enceinte sécurisée du palais d’été, elles se paraient ici d’une saveur agréable.

Une implacable volonté de puissance le taraudait. Il estimait que son père avait commis un impardonnable impair en l’éloignant de Tulking-Rox et de la Citadelle, il aurait mieux valu faire le ménage dans les rangs de ses trop nombreux ministres et conseillers. Mais le roi Jehan – qu’il divinisait lorsqu’il était enfant – n’était plus que l’ombre de lui-même. Le Dauphin réalisait à présent que le vieillard couronné hésitait à prendre des décisions drastiques. Cependant, avant de déchoir le monarque décati, il jugea qu’il lui restait encore beaucoup à apprendre des gens et des phénomènes que les enceintes du palais lui avaient masqués durant ses dix premières années de vie. Peut-être était-ce au fond une bonne chose de se retrouver ici, à fréquenter une des pires meurtrières que la noirceur du monde ait enfantées.

Un chuchotis lui fit réaliser que d’autres personnes se trouvaient dans la pièce. Il s’allongea avec précaution, feignant le sommeil en s’efforçant d’ignorer les élancements récurrents qui le taraudaient. Il écouta les conversations qui lui parvenaient depuis les tentures où se distinguait une forme massive assise à côté d’un homme étendu. Malgré la soif qui asséchait ses lèvres, le Dauphin tendit les oreilles pour recueillir le maximum d’informations. « L’information est la source la plus vitale de la guerre », lui susurra le spectre du vieux capitaine Kherskis. Le Dauphin ne négligeait plus ses leçons à présent. Les deux ombres, concentrées dans leur entretien, ne le percevaient pas. Afin de mieux les entendre, il se glissa hors de sa civière avec mille précautions. Silencieux comme un chat, il se coula le plus près possible des deux personnes, à la lisière du paravent.

— Alita ! Je ne t’avais jamais vue pleurer. C’est une première pour moi.

Elle se releva. Ses longues années d’existence pesaient de tout leur poids sur ses épaules. Son corps ne lui avait pas paru si lourd et si pataud depuis une éternité. Elle se rapprocha du chevet du vieillard. La minuscule main de Bodre se ficha dans celle de la Noctule. Alita contempla le visage de son client favori, se rendant compte que quelque chose s’était brisé et que cela dépassait la simple fracture. Il n’allait pas survivre à la perte de la rassurante auberge où il avait greffé ses immuables habitudes. Alita poussa un long soupir. Elle amena la paluche du vieillard à sa gueule et lécha le sel qu’exsudaient les pores de la peau tavelée du mourant. Elle scruta le complexe réseau de rides qui transformait l’épiderme en un parchemin mystérieux, écriture vive des regrets et des chagrins inscrits par le burin impitoyable de Kronos.

— Je suis désolé, Alita. Je ne pourrai pas te rembourser mon ardoise. J’ai tout fait pour prévenir…
— Tu as bien fait, Bodre.

Elle ravala une plainte amère. Bodre rencontra les pupilles de la Noctule dont les teintes glissèrent vers l’indigo.

— J’ai déjà croisé cette couleur chez toi. Tu n’as pas à être triste, c’est juste la vie. Et puis je suis vieux… et si fatigué. Je crains que même la bagatelle ne me laisse de marbre.
La main de Bodre s’évada des doigts de la Noctule pour caresser sa joue. Alita se pencha pour mieux accueillir le frôlement affectueux. Elle ferma son œil valide. Les pertes de la soirée s’échappèrent d’elle en vagues silencieuses. Elles ruisselaient en larmes, lavant ses regrets.
— Dans un sens, c’est tant mieux, Bodre. Tu n’auras pas à connaître l’ancienne Alita. Parce que ça va être moche et sanglant. Je vais en finir avec Vanakard et ses séides...
— Tu sais, je n’ai jamais cru les… chansons à ton sujet…
— Et je t’en remercie. Je reste calme pour le moment. Je me garde pour eux. Eux et ce putain de roi Jehan. Le temps de réparer mon bras…
— Alita…
Bodre la fixait de ses yeux gris déjà vitreux.
— Je préférerais que tu rebâtisses une auberge…
Elle soupira.
— Si tu veux… Bodre…

Le vieillard se tut sur un râle. Alita ignorait s’il s’agissait des antalgiques qu’on lui avait administrés ou s’il avait passé l’arme à gauche. Elle contrôla les battements de son cœur, posant son oreille sur la poitrine creuse. Sa respiration erratique soulevait de manière asynchrone les fragiles côtes. Son organe palpitant trouvait encore la force de cogner un peu. D’un claquement de doigts, elle désactiva la lumière et le Dauphin se retrouva dans les ténèbres. Alita se leva.

Il patienta un moment, suivant le son des pas lourds de la Noctule qui s’éloignaient de l’infirmerie. Il attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité étouffante qui n’était ponctuée que par quelques lueurs verdâtres indiquant les sorties possibles. Il avança de deux pas timides en direction du vieillard. Il longea une autre forme prostrée qu’il reconnut comme étant la serveuse cyno de l’auberge. Il ne lui accorda qu’un vague regard. Il ignorait ce qu’elle avait, mais il ne la toucherait pas. Éventuellement, il préférerait se servir d’elle et atteindre la Noctule par son entremise. Peut-être utiliserait-il ce levier pour obliger la grosse à lui apprendre à se battre.

Il n’avait aucune idée de ce qu’il souhaitait faire. La soif le torturait, mais quelque chose de plus important guidait ses pas. Silencieux, il progressa vers l’homme agonisant. Il tira les rideaux, observa le corps étendu. Il tenta d’articuler un son, mais ses cordes vocales martyrisées n’émirent qu’un pitoyable croassement. Il surveilla encore un peu son environnement immédiat, de peur que quelqu’un ne l’interrompe dans ses réflexions.

Tout compagnon du roi Jehan qu’elle soit, il en vint à la conclusion que la Noctule lui devait allégeance puisque, selon les dires de son père, il l’avait vaincue en duel. Il savait qu’elle tenait à cet homme absurde, puant et laid qui reposait à côté de lui. Avant même qu’il ne réalise qu’il souhaitait provoquer l’affliction chez la Noctule pour son crime de lèse-majesté, ses mains et ses bras agirent tout seuls, entourant le cou du vieillard. Que disaient ses tuteurs déjà ? Ah, oui ! Tous les sujets du Royaume doivent leur vie à leur roi. Pourquoi pas à leur prince ? Le Dauphin imprima sa volonté inflexible à l’ordre des choses et il serra. Le filet d’air se raréfia dans les poumons pourris de sa victime qui ouvrit des yeux épouvantés. Le Dauphin explora de ses pupilles avides les derniers sursauts de douleur de cette âme qui s’éteignait. Il décela dans les iris qui dansaient une gigue, cette terreur pitoyable qui avait été la sienne lorsqu’il avait reçu le trait de la Noctule. Il tenta d’expliquer à sa proie qu’il participait à un événement extraordinaire, grandiose, mais sa bouche ne proféra qu’un grognement rauque de chat arthritique. Frustré, il accentua la pression de ses doigts, comprimant la trachée. Il transpirait dans son effort silencieux, mais l’intense excitation masquait ses souffrances respiratoires.

Une puanteur lourde satura l’atmosphère lorsque les intestins de Bodre se relâchèrent. Dans un ultime sursaut, il redoubla de spasmes pour échapper à la poigne juvénile qui l’étouffait, mais il était déjà trop faible. Il dériva quelques instants, aspirant de l’air qui ne parvenait plus dans sa gorge, puis son cœur cessa de battre. Ses yeux se voilèrent. Le Dauphin desserra les doigts. Il écouta encore un peu les derniers gargouillis de l’existence qui fuyait cette enveloppe charnelle trop abîmée. Il traça sur le front du cadavre le signe de la croix puis il s’éloigna. Il ignorait ce que ce crime lui avait enseigné, mais il se sentait empli d’une joie enivrante, parfaite. Tuer un vieux sénile et impotent ne lui était pas d’une grande utilité en théorie, mais cela demeurait une première approche de l’exercice de son pouvoir sur ses sujets. Il souhaitait renouveler l’expérience, peut-être dans d’autres conditions. Aussi misérable qu’il soit, ce premier assassinat lui conférait l’assurance tranquille de ceux qui ont percé les secrets de la vie et de la mort. Il assimilait cette leçon avec un entrain qu’il ne se connaissait pas et qui le surprenait. Un sourire niais d’amoureux tordait sa face juvénile.

Passé la stupéfaction qu’il ressentit en franchissant les murs intangibles de l’abri – une déconcertante magie des Anciens – il explora les recoins de sa nouvelle demeure, l’esprit flottant sur un petit nuage. Il croisait les survivants de l’auberge sans prendre garde à eux. Il cessa de se balader lorsqu’il aperçut la grande Sylvestre dont la silhouette était restée gravée dans sa mémoire, juste avant qu’il ne se fasse planter par la lame en céramique. L’idée lui vint de lui montrer le mort. De toute façon, il ignorait où il se trouvait tant les coursives se ressemblaient. Il avait besoin d’une servante improvisée pour le guider. N’était-ce pas le rôle de ces manants immondes que d’exécuter la volonté de leurs maîtres naturels ? Il tira la fille par sa queue. Surprise, elle fit un bond, interrompant sa conversation avec un Gobelin plus âgé. Elle le dévisagea de ses grands yeux aux pupilles dilatées.

— T’es réveillé toi ?

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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...