dimanche 27 mars 2016

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 3/12

 
Alita la Noctule by Didizuka.


Avant qu’il ait pu se dissimuler dans une alcôve discrète, une serveuse joufflue aux mamelles généreuses moulées par une chemise de toile humide de transpiration lui barra le passage. Rougissant, il s’arracha à sa lubricité pour observer avec plus d’attention la femme.

Elle mesurait une tête de plus que lui. Elle portait de sa main gauche gantée d’acier un énorme plateau empli de chopines vides tandis que la droite s’essuyait le long d’un tablier de cuir maculé de taches brunâtres. Son discret pelage aux reflets de nuit et ses longues oreilles l’apparentaient sans aucun doute possible à la race honnie des Noctules. Une collerette de poils drus encadrait un visage canin. Ses canines hypertrophiées dépassaient de ses babines.

Son grand œil mauve valide l’étudiait pendant que ses pavillons auditifs se mouvaient au rythme de sa réflexion. Deux énormes cicatrices, coups de burin hideux imprégnés dans sa chair, ravageaient son faciès. La première balafre fendait son mufle, égratignant au passage un bon morceau de sa truffe rose. La seconde dévastait la partie droite de son visage, mille-pattes de peau boursouflé dont la tête mangeait l’arcade sourcilière, coupant en deux son globe oculaire qui n’était plus qu’une perle nitescence injectée d'émeraudes de sang coagulé.

— Je suppose que vous ne savez pas lire, alors je vais vous la faire courte ! Les armes sont interdites ici.

Sa voix veloutée l’enveloppa de ses arpèges mélodieux. Même les pires insultes sonnaient comme les déclamations des troubadours les plus renommés.

— Je suis envoyé par Sa Très Haute Majesté et j’ai parfaitement le droit de…
— Te casse pas la tête, jeunot ! On ne discute pas avec la patronne !

Le vieillard qui lui avait coupé la parole lui sourit de tous ses chicots pourris. Sa veste d’étoffes rapiécées tombait en ruine sur ses épaules squelettiques. Son haleine avinée aurait pu tuer un cafard d’égout à quinze pieds. Le Chevalier grogna, dissimulant toujours le Dauphin dans les replis de la cape qui l’étouffait.

— Les règles de l’hospitalité ne connaissent aucune dérogation ! Vous pouvez être ce putain de roi Jehan en personne que je vous dirais la même chose ! Pas d’armes ici ! Ou vous acceptez et je vous laisse entrer, ou vous refusez et vous pourrez trouver une autre auberge, à trente lieues plus au sud ! À vous de voir.
— Qu’est-ce que je vous disais, jeune homme ! Chevalier ou manant, c’est du pareil au même pour elle, n’est-ce pas, patronne ?

Ce disant, le vieillard colla sa paluche sur les fesses callipyges de la Noctule qui ignora l’attouchement grossier. Seule sa queue plumeuse qui jaillissait de son pantalon de toile par un trou ad hoc accéléra le rythme des trépidations, marquant sa réprobation en giflant les doigts salaces. Impudique, elle laissait la main ridée du croquant s’attarder sur ses formes rebondies. Alors qu’elle escortait le Chevalier jusqu’au comptoir, esquivant la palpation grivoise, elle se retourna et fixa de son unique pupille le satyre du troisième âge.

— T’as de la chance de ne plus pouvoir la lever, Bodre ! Sinon, je t’aurais déchaussé les deux dernières misérables dents qui ornent encore ton râtelier décati.

Accompagné de ses deux camarades, Bodre s’esclaffa un moment. Le Chevalier ne comprenait pas le jeu auquel se livraient la Noctule et le trio de vieillards, mais tout ceci le mettait mal à l’aise. Il s’empara de la croix qui bringuebalait sous sa cape et la serra de toutes ses forces. Il emboîta le pas à l’aubergiste qui jetait parfois un regard dans sa direction pour le surveiller. L’attention qu’elle lui accordait l'embarrassait. L’intelligence séculaire de la créature le dénudait, comme si elle le connaissait intimement. Par prudence, il dissimulait toujours l’enfant, le maintenant de son bras gauche contre lui. Heureusement, le drôle ne pipait mot, apathique.

— Désolée pour l’accueil, dit la Noctule en passant derrière le comptoir, écartant d’un coup de pied laconique le corps avachi d’un ivrogne qui cuvait dans ses déjections, mais c’est une règle qui m’a permis d’éviter la plaie que sont les rixes mortelles. D’autres tauliers sont plus laxistes, mais moi pas.

Il lui tendit en soupirant son épée et se défit de son heaume à large visière. Elle s’empara de ses effets, scruta sa lame avec un air de connaisseuse avant de la ranger dans un vieux tonneau où s’alignaient des casse-crânes, des bâtons équipés de pointes et autres harnachements rustiques de traîne-savates. Un torchon jaillit dans ses doigts et claqua sous son nez. Elle astiqua le comptoir en bois brut que des milliers de mains avaient patiné des décennies durant, lui conférant son aspect lustré.

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