samedi 22 avril 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 16/26


Illustration par Didizuka.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 7 : Tension !] 
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
[Chapitre 10 : Duels]
[Chapitre 11 : Alita et Zed]
[Chapitre 12 : L'abri souterrain]
[Chapitre 13 : Mise à mort]
[Chapitre 14 : La Fureur de Tigrishka]
[Chapitre 15 : L'agonie de Schiscrim]

La voix sépulcrale feula d'un ton rauque, autoritaire. Une Sylvestre ? Alita refusa de céder à la tentation de tisser des hypothèses sur la véritable identité de l'égrégore. Cette créature, Alita en possédait l’intime conviction, était vieille, folle et dangereuse.

— Ce n’est pas souvent que tu nous convoques, Alita… Que pouvons-nous faire pour toi ?
— Je vais ai nourri de la chose qui s’appelait Zed. Maintenant, je souhaite que vous me rendiez un service.
— Nous ferons ce que nous pourrons. Mais si je peux te donner un conseil, c’est de ne plus nous abandonner à la poussière. Pourquoi te serions-nous fidèles en ce cas ?
— Parce que je suis une des rares à pouvoir vous manipuler. Voilà pourquoi.
— Tu te dérobes. Nous ne nous sommes pas dédies de la tâche herculéenne que tu nous as confiée. Nous avons été forgés pour purger le monde des nuisibles. Pour changer l’ordre des choses. En notre temps, nous ne sommes opposés à notre charge.

Alita soupira. Elle en avait assez de cette exécrable galéjade qu’elle jouait avec l’entité. Elle ne se sentait pas d’humeur à subir une énième joute verbale. Elle s'intima au calme, après tout, elle avait ouvert la boîte de pandore de sa propre volonté et elle connaissait — du moins en partie — le caractère de l’épée et user de quelques roueries pour l'amener là où elle le souhaitait ne lui posait pas de problème de conscience. Toutes ces âmes réclamaient une justice expéditive. Cette obsession, horizon indépassable pour elles, leur conférait une limitation étroite à leurs raisonnements. L’entité capta les pensées d'Alita avant qu’elle n’ait pu lui opposer une barrière mentale.

— Étranges, nous t'imagions plus proche de nous que nos précédents possesseurs. Mais peut-être était-ce une illusion. Car pourquoi essaierais-tu de nous manipuler, n'est-ce pas ?
— Les gens changent...
— Je vois bien plus clair qu’autrefois dans les scénarios du temps, Alita. La voix ronronna tentatrice enrobant ses mots de miel. Tu aurais pu t’asseoir sur le trône de Yelgor. Après tout, c’était toi, l'élue de la Prophétie...
— Par Hécate ! Assez ! On en a déjà parlé ! Vous mentez, vous vous cachez derrière les multiples masques que vous m’agitez sous le nez et je devrais vous croire, sur parole ? J’ai juste une seule putain de question pour le moment : avez-vous l’intention de m’aider ? C’est assez clair ?
— Tu veux que je sauve la pauvresse qui gît à tes pieds ?
— Oui. Il doit bien vous rester de l’énergie.
— Je conserve encore la puissance qui habitait Zed… Cependant, même si ta fille adoptive parvient à nous garder en main, il n’est pas dit que nous puissions lui rendre son intégrité complète. D’un autre côté, si tout se passe selon tes plans, songe qu'elle gagnera le droit éternel des suppliciés de nous porter. Réfléchis aux conséquences, ma chère Alita…
— Ouais, ouais. Épargne-moi ton charabia mystique et bosse.

Alita imagina un rictus sardonique sur le mufle de la créature. Bien qu’intégré dans les nombreux enchâssements des guerriers qui avaient manipulé l’arme, il lui semblait que cette personnalité caractérielle conservait quelques prérogatives sur ses autres camarades. Mais peut-être s’agissait-il d’une hypothèse infondée. L’ombre s’éloigna d’elle. Elle devina l'esquisse d'un faciès félin au sourire énigmatique.

— Je t’en prie, procède.

Alita se promit de sonder cette entité si celle-ci réapparaissait au hasard des manifestations de la lame. Elle s'empara de la main inerte de Schiscrim et ferma ses doigts tétanisés sur les reliefs du manche. Elle craignait que la fragile respiration ne cesse dès que l'immense énergie coulerait dans son corps, que le choc qu’elle ressentirait ne casse le fil ténu qui la reliait au monde des vivants. Alors qu’elle désespérait, une fumée blanche commença à sortir des blessures béantes de Schiscrim. Bientôt, sa peau entra en ébullition et les mutilations chimiques disparurent dans des volutes de vapeurs opalines. Enfin, le minois canin apparut, rose et imberbe. Les touffes de poils complétèrent la guérison surnaturelle.

Schiscrim ouvrit des yeux marron dépourvus de toute intelligence. Alita maudit l’épée en silence. Elle la retira des mains de Schiscrim. Elle s’entailla une deuxième fois, sur le ventre, pour appeler la harde de monstre qui avait servi l’arme. Elle ne ressentit pas immédiatement la vague de froid qui courrait le long de son échine lorsqu’elle invoquait l’égrégore. Elle anticipa son absence narquoise. Elle désespérait quand, enfin, un son sourd agita les ténèbres.

Elle pressentit qu’elle n’avait pas affaire à la même personne. Elle redoutait la présence de l’ancien possesseur qu’elle avait défait en duel. Elle résista à la tentation de se retourner pour couper à l'angoisse insupportable qui la tenaillait. Une sensation de danger redressa les poils de sa colonne vertébrale. Des mains de givre se posèrent sur son épaule. Une voix grinçante s'insinua entre ses oreilles.

— Que se passe-t-il ? N’avons-nous pas obéi à tes ordres ? N’avons pas accompli le miracle?
— Non ! Pourquoi n’a-t-elle pas retrouvé toute sa tête ?
— Mais son esprit est bien là, pourtant. Il se peut que la terreur mortelle qu’elle a éprouvée ait enfoui sa conscience dans les sables de sa psyché.
— Qu’est ce que je dois faire ?
— Et c’est à nous que tu demandes cela ? La voix ricana. Peut-être devrais-tu aller voir d’autres choses qui pourraient ouvrir des portes dans les circonvolutions de ta progéniture.
— Quelles choses ? C’est possible d’être moins cryptique ?
— Tu sais bien que non. Nous n’avons en notre possession que des pistes, des probabilités. La certitude ne relève pas de nos capacités, très chère.
— Des nèfles !

De rage, Alita arracha le sabre du le sol et frappa le spectre d'un revers. La nitescence de l'épée s’évanouit et l’apparition se désagrégea dans un coup de vent, éructant une ultime malédiction qu’Alita refusa d’entendre. À la lueur des feux agonisants de l’auberge, elle récupéra le fourreau qu’elle avait perdu dans la bagarre, non loin des poutres qui brasillaient encore. Elle y enferma l’épée.

Elle se jura de ne plus utiliser cette saloperie d'arme qu'en dernier recours. À peine eût-elle émis ce souhait qu'elle réalisa que c'était une promesse d'alcoolique. Déjà, ses doigts tremblaient, impatients de flatter la poignée en bois d'ébène.

Les plaisirs infinis qu’elle éprouvait en drainant l’énergie de ses adversaires pour soigner ses blessures la condamnaient à une dépendance masochiste, car plus elle se mutilait et plus elle retirait une extase virulente à sa guérison. Des impressions si féroces, si enivrantes qu’elles balayaient tout. Même les caresses et les étreintes de Jômes blêmissaient en comparaison au feu qui s’emparait d’elle quand ses entrailles, ses os et ses muscles se reconstituaient. Combien de combats n’avait-elle pas achevé en lambeau, éventrée, déchirée, prenant des risques irrationnels et pathétiques pour ressentir son dedans s’embrasser. Elle avait mis en danger les siens dans des affrontements insensés aux conclusions quelquefois fatales justes pour éprouver les plaisirs de la régénérescence.

Lorsque avec l’aide de son compagnon, elle avait renoncé à cette ivresse malsaine, elle avait connu une longue période durant laquelle elle avait été une menace pour les siens, une furie qui nécessitât qu’on la sangle dans un appentis loin de tout. Les redoutables sensations s’estompèrent dans les sables du temps, jusqu’à ce qu’elle puisse user du sabre comme d’une ornementation dans le bar, narguant la dépendance que cette saleté avait instillée en elle.

Elle jeta une dernière fois une œillade sur le bâtiment qui gisait, chaos de cendres fumantes. Les lacricioxs solennels adressèrent de leurs branches agitées par le vent une prière aux rêves qu’elle avait nourris concernant cet endroit. Alita poussa un profond soupir. Elle Agrippa Schiscrim de son unique main valide par la peau du cou. Elle la déposa sur son épaule et partit vers l’abri.

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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...

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