vendredi 31 mars 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 15/26

Illustration de Duarb B. Avec quelques images de Didizuka.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 7 : Tension !] 
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
[Chapitre 10 : Duels]
[Chapitre 11 : Alita et Zed]
[Chapitre 12 : L'abri souterrain]
[Chapitre 13 : Mise à mort]
[Chapitre 14 : La Fureur de Tigrishka]

Eldridge chancelait, la neige s’insinuait dans ses bottes et lui tendait ses chausse-trappes vicieuses que les lueurs mourantes de l’incendie dissimulaient à sa sagacité. Il progressait vers la cynocéphale étendue de tout son long dont il distinguait les vapeurs blanches du souffle. En arrivant à hauteur du corps gisant, il hoqueta. L’odeur d’acide lui gifla le nez. Le spectacle de la profanation révoltante qu’elle avait endurée outragea son estomac. Il se plia en deux pour vomir. L’intolérable mutilation qui ravageait la tête et le torse de Schiscrim le secouait bien plus que tous les cadavres qu’il avait semés sur son chemin. Sans éprouver de sympathie particulière pour cette jeune personne, Eldridge ne souhaitait jamais à quiconque de survivre à pareille atrocité. Pourquoi cette malheureuse diablesse s’accrochait-elle ainsi à une sordide agonie ? Il dégaina son épée pour accomplir un acte de clémence. Les émanations fétides qui jaillissaient encore de la chair corrodée gênaient sa concentration, l’empêchant de frapper juste. Au moment de porter le coup de grâce, une fine particule noire se colla sur son œil droit. Il se frotta les paupières pour chasser la source de l’irritation, retardant son geste miséricordieux de quelques battements de cœur.

Le vent glacial charriait des tombereaux de cendres qui s’enroulaient autour de ses jambes, charbonnant l’étendue blanche d’une pellicule fuligineuse. Il s’étonna un bref instant de la soudaine présence de cet élément dans le décor puis aperçut la forme massive de la Noctule émerger de la nuit, enveloppée par une aura de ténèbres pulvérulentes. Son sabre rayonnait d’une lueur cramoisie qui la parait d’une teinte sanglante. La luminosité de la lame pulsait au rythme d’un cœur. Une crainte diffuse s’empara d’Eldridge. On lui avait bien sûr déjà conté les légendes entourant les Héros de la Prophétie, citant plusieurs fois avec appréhension l’acier vivant que manipulait Alita et qui lui conférait une effrayante immortalité. La Noctule l’aperçut, l’épée sortie du fourreau près de la malheureuse. Le Chevalier interrompit son geste.

L’affrontement avec le prévôt avait dû être d’une rare violence, constata Eldridge. Les vêtements d’Alita étaient déchiquetés, sa main gauche mécanique avait explosé et il n’en subsistait plus que des débris rattachés à quelques fils qui crachotaient de manière arythmique des étincelles bleutées. Elle s’avança vers lui, l’air las. Eldridge ne parvenait pas à lire les émotions de la Noctule devant le petit corps de sa fille adoptive. Sans un mot, elle planta son sabre dans la neige.

— Elle aimait les insectes… Elle essayait d’attirer les abeilles amarante dans la forêt afin que l’on ait du miel pour l’hiver. Une fois, elle a presque réussi à amadouer une énorme reine, cette andouille ! Et elles sont difficiles à apprivoiser…
— Je ne…
— Je sais ce que tu allais faire, l’écuyer. Ça part d’une louable intention, mais je te demanderai de ne pas céder à ta pitié.
 
Alita chassa une larme de son unique œil valide. Eldridge ne parvenait même plus à accabler cette étrange marâtre de ses récriminations. Si seulement elle cessait ses provocations gratuites.
 
— Vous connaissez maintenant ce que je peux ressentir. Vous avez blessé le Dau…
— On aura tout le temps de s’occuper du bâtard royal ! Il n’est pas mort, l’écuyer. Je vous ai sauvé la mise ! Pour le moment, je vais te demander de décamper. Je dois faire quelque chose. Seule ! Emporte Tigrishka avec toi.
— Mais je refuse de…
— Écuyer, est-ce que tu m’as écoutée ?
 
Eldridge demeura interdit. Répondant à l’humeur bileuse de la Noctule, la redoutable épée flamboya. Les babines d’Alita se soulevèrent sur une paire de canines effilées.
 
— Dégage de ma vue, c’est assez clair pour toi ?
 
Eldridge resta bouche bée sous la violence de l’insulte verbale. Il se retint de ne pas occire sur place Alita, mais il estima qu’une nouvelle bataille n’en valait pas la peine, du moins tant qu’elle n’aurait pas soigné le Dauphin. Il enroula sa fierté outragée dans sa cape de fourrure et, d’un pas énergique, abandonna la Noctule à son deuil.

Alita observa la silhouette tassée du Chevalier s’éloigner pour rejoindre Tigrishka. De retour dans l’abri, elle administrerait une correction mémorable à son aînée pour avoir outrepassé ses ordres au mépris de la plus élémentaire sécurité. Elle attendit que les deux ombres chancelantes disparaissent de sa vue avant de se recueillir devant la forme prostrée de sa seconde fille adoptive.

Elle l’avait sauvée d’un raid d’humains bourrés ayant investi son village, une de ces bandes d’anciens mercenaires que la récente paix dans le royaume transformait en malfrats écumant les chemins et les fermes isolées. Cela faisait maintenant plus de six ans que Schiscrim accompagnait Alita, d’abord sur les routes, puis en l’aidant à tenir l’auberge. Enfin, ça… Schiscrim s’esquivait lorsque venait l’heure d’accomplir les corvées pour se réfugier auprès de ses insectes adorés qu’elle pourchassait de sa passion dans le dédale des pinèdes. Elle prenait parfois des risques insensés en traquant les wesps et les dangereuses cicindèles dorées. Elle espérait en apprivoiser une pour en faire une monture. Alita se demandait où elle pêchait toutes ces idées. La plupart du temps, les humanoïdes se méfiaient plutôt des grands arthropodes et évitaient de croiser leur chemin. Pour l’aider à assumer ses lubies, elle lui avait appris deux ou trois passes d’armes avec un bâton, de quoi tenir à distance les créatures un peu trop curieuses.

Alita plongeait dans toutes les images fragmentées de ses relations avec Schiscrim. Elle ne s’était pas assez occupée d’elle. Elle s’agenouilla près de la dépouille, retint les larmes qui cherchaient à jaillir de son unique œil. Elle éprouvait un vide insupportable qui lui creusait le crâne, ne réalisant pas que des sanglots incoercibles la secouaient tandis que de la morve dégouttait de son nez. La perte d’un membre lui paraissait moins douloureuse que ce déchirement qui remuait de vieilles cicatrices liées à Jôkanès, sa première disciple, disparue dans des circonstances atroces. Elle essuya ses larmes, reprenant le contrôle d’elle-même.

Mue par une pulsion irrépressible, un besoin d’exorciser la tragédie familiale qu’elle vivait en risquant le tout pour le tout, elle s’entailla la paume de la main sur sa lame. Elle pressa fort et le fil fendit la chair en deux. Le sang gicla avant d’être avalé goulûment par le métal affamé. Elle connaissait les possibles conséquences de ce qu’elle s’apprêtait à accomplir, mais elle estimait que cela n’était qu’un piètre prix à payer pour ramener Schiscrim des enfers. Elle n’avait déjà que trop perdu à cause de ce dégénéré de prévôt.

La présence lovée au cœur de la lame s’éveilla, comme une vipère étirant ses anneaux après une longue hibernation. Elle remuait, alléchée par ce festin incongru. La sensation désagréable qu’avait, en d’autres temps, ressentie Alita lui envahit à nouveau le crâne. La chose immonde tapie dans les viscères minéraux de l’acier analysait la psyché qui la réveillait. Rares et souvent trop présomptueux avaient été les bretteurs à solliciter un dialogue avec ELLE… La curiosité de l’entité l’inclina à satisfaire la prière de sa porteuse.

Un zéphyr puissant chassa des nuages de neige et les ultimes résidus de Zed. Avertie par son instinct, Alita tourna la tête vers les ombres dansantes aux lueurs blafardes des flammèches agonisantes. Elle devinait une présence qui se terrait dans le néant, à la limite de son champ de vision. Cela étendait son influence maléfique impalpable dans le labyrinthe de branches qui la cernait. Des spectres titubants émergèrent de la forêt, claudiquant et clopinant sur leurs jambes torses. Ils hululaient, clabaudaient et grognaient leur fureur de n’être rien d’autre que des images, des reflets et des pantins qu’une intelligence aussi impénétrable que terrifiante utilisait pour manifester sa volonté cryptique. L’assemblée grotesque de créatures anciennes dont les âges d’existence se perdaient dans des éons vertigineux augmenta, s’amassant à la périphérie de la lueur de plus en plus faible des dernières flammes. Leurs voix dissonantes envahirent la tête d’Alita. Lucioles alizarines, leurs yeux – pour ceux et celles qui en possédaient encore – perçaient les ténèbres, emplis d’un désir fou de chair à habiter. Ils préféraient sentir le blizzard leur mordre la couenne plutôt que de rester dans leur enfer miniature de quartz et de tourmaline.

Les anciens détenteurs d’Ark’Yelïd et leurs cortèges infinis de suppliciés l’entouraient de leurs vagissements spectraux. Elle reconnut Jason – encore qu’il lui parût moins déliquescent que lors de leur première rencontre dans la ville de Brine –, mais aussi le prévôt Kilien et Jôkanès dont le visage coupé en deux lui soufflait son haleine putrescente dans le museau, et tant d’autres de ses victimes.

Au milieu de cette polyphonie de soupirs, de grognements et de crissements, une présence se détacha, poussant ses comparses vers l’extérieur pour s’extirper de la foule bigarrée. Les ombres cessèrent toute récrimination à son approche, rentrant la tête dans les épaules pour lui faire une haie d’honneur. La créature progressait sans se presser vers Alita, ombre longiligne qui se mélangeait à celle des arbres et des bosquets. Sa taille insignifiante contrastait avec sa puissance antédiluvienne. Elle palpitait à la limite du champ de vision d’Alita qui savait que si elle se retournait pour fixer son interlocutrice, elle se dissiperait sans autre forme de procès. Tout au plus distinguait-elle de grandes oreilles et une queue d’encre de Chine pelucheuse qui voltigeait de droite à gauche. Une main noire s’achevant par de monstrueuses griffes enserra son épaule, diffusant une aura glaciale jusque dans sa poitrine.




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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...


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